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Vérité et Science, Rudolf Steiner

   

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Fabre


Jean-Henri Fabre (1823-1915) était un écrivain distingué, félibre et poète, et surtout entomologiste très précis, qui appréciait peu les théories, mais adorait étudier, scruter et observer les insectes, et leur faire faire des expériences pour caractériser leurs habitudes, leurs aptitudes, leurs mœurs, leur psychisme. C'est ce qui a fait avoir à Rudolf Steiner des mots plutôt négatifs, à son sujet : selon lui, Fabre restait le nez et la pensée collés sur les faits matériels. Mais la réalité apparaît comme plus subtile, à la lecture attentive de ses écrits.

Sans vouloir rabaisser en rien sa grandeur, de fait, il faut reconnaître que lorsqu'il s'agissait de littérature étrangère, notamment française, Rudolf Steiner avait facilement des jugements à l'emporte-pièce, il réagissait contre une certaine réputation avantageuse à partir de lectures rapides. On se souvient du mal qu'il a dit de Jean-Jacques Rousseau, présenté par lui essentiellement comme un bavard, alors qu'il était aussi l'inspirateur de grands écrivains allemands qui à leur tour ont marqué profondément Steiner : Goethe aimait les réflexions botaniques du philosophe genevois, et Jean-Paul adorait les vues pédagogiques de Rousseau, et Steiner a abondamment cité Jean-Paul dans L'Éducation de l'enfant à la lumière de la science spirituelle. Certes, cela n'empêche pas la tendance au bavardage ; mais il n'y avait pas que cela, chez Rousseau. De même, chez Fabre, il n'y avait pas seulement la tendance à rejeter des théories abstraites et à se concentrer sur des faits physiques : loin de là.

Ce qui l'atteste, met sur la piste, est l'attrait qu'il suscite au Japon : tous les écoliers japonais étudient Fabre, et c'est étonnant, car c'est un pays sensé, rationnel, susceptible de jugement, et en France au contraire on n'étudie pas Fabre ; ou, pour mieux dire, on ne l'étudie plus. Car, de son temps, il a commencé par l'enseignement, mais il a été renvoyé du lycée catholique où il avait été recruté, parce qu'il enseignait l'accouplement des guêpes, et cela choquait les jeunes filles de ses classes, ou leurs parents. Il a donc écrit des livres, notamment à destination du public scolaire, et cela a bien marché pendant plusieurs années, avant que soudain ses ventes ne s'arrêtent.

Que s'était-il passé ? Un coup du sort ? Plus qu'on ne croit, le gouvernement est capable de ruiner un commerce, quand il est fondé sur la diffusion d'idées qui ne lui plaisent pas. Peu importent les taxes prises sur les produits : il se dit, il croit qu'il les récupérera ailleurs, et surtout que c'est un bon investissement, car le peuple peut beaucoup donner, s'il est dans les mêmes vues que son gouvernement, tandis que, même s'il est riche, il ne donne que très peu, s'il est dans des vues différentes. L'impôt devient alors très cher à recouvrer : cela a été prouvé.

Le ministère de l'instruction publique a pris une décision qui devait effectivement ruiner Fabre : l'interdiction faite aux instituteurs d'utiliser ses livres. Une circulaire a suffi. C'était sous la Troisième République. Quel en était le motif ? On ne jugeait pas, comme en jugera Steiner, qu'il restait trop le nez sur les faits matériels, mais que son spiritualisme le rendait objectivement complice de l'Église catholique.

Spiritualisme ? Fabre en effet était sceptique relativement à certaines théories explicatives issues du darwinisme. Il était l'ami de Darwin ; mais il ne croyait pas que les mœurs des insectes avaient pu se bâtir sur le long terme, et il n'y croyait pas simplement parce que ses observations contredisaient pour lui une telle idée. Il a donné l'exemple de larves dont la survie dépendait de procédures extrêmement complexes, et pourtant absolument innées, et dont le moindre écart provoquait sa mort. Une certaine larve sortie de l'œuf trouvait, dans le nid, laissée là par la mère, une chenille à demi paralysée, grâce à d'habiles piqûres effectuées dans le système nerveux ; elle vivait, mais n'était pas à même de résister à la larve sortie de l'œuf, qui pouvait tranquillement la manger. Mais elle ne la mangeait pas n'importe comment, parce qu'il fallait que cette proie reste vivante jusqu'au bout. Tout écart dans la procédure de dévoration la tuerait, et tuerait à son tour la larve sortie de l'œuf. Elle commençait toujours par les parties les moins nécessaires à la vie, et finissait par la partie qui l'était plus, ne la tuant qu'à ce moment. Donc elle était mangée, quoique sur plusieurs jours, entièrement vivante. Et Fabre de demander comment il est possible que même au cours d'une évolution de millions d'années cette procédure fût mise au point, à tâtons, sans l'aide de personne, puisque, dans les faits, toute procédure non suivie ne pouvait que tuer l'individu, et non l'améliorer progressivement : la larve n'avait rien d'autre à manger, dans le nid. Elle ne pouvait pas essayer, faire des essais, des expériences ; soit elle effectuait tout parfaitement, soit elle mourait : aucune évolution possible. Et comme la forme des bestioles est généralement liée à leurs mœurs, cette pensée pouvait agacer, voire irriter les évolutionnistes.

Cependant, il n'intervenait pas sur les questions morphologiques : il les laissait aux spécialistes, à la paléontologie. Pour lui, l'explication à cet instinct extraordinaire n'était pas à chercher dans le lointain passé, dans un lointain passé en construction, mais simplement dans la partie du présent qui est invisible : l'insecte était guidé par ce qu'il nommait une intelligence de la nature. Il agissait d'instinct, à partir de ses désirs, selon des pensées qui s'y reflétaient, et qui n'étaient pas les siennes, mais celles de la « Nature ». Une nature liée certainement aux âmes-groupes de Rudolf Steiner, car les mœurs étaient différentes, bien sûr, selon les espèces, quoique toujours très intelligentes en soi, et mille faits tendaient à prouver l'existence de cette âme-groupe, dont cependant Fabre n'a jamais parlé. Par exemple, dans un tube, ou une tige creuse contenant verticalement plusieurs nids d'abeilles sauvages, lorsqu'un insecte sortait de son cocon et qu'il était sous d'autres toujours dans le leur, comme cela arrivait (Fabre a ironisé sur les savants émerveillés qui croyaient que l'insecte placé au sommet sortait en premier), il arrivait la chose suivante : il perçait la paroi du dessus, faite de boue séchée, et si la cellule était occupée par un insecte de la même portée, il respectait le cocon, tâchait de passer dans les interstices, ou de percer la paroi latéralement, s'il n'y avait pas de place. S'il n'y parvenait pas, et que son frère tardait, il se laissait mourir. Mais si cet autre insecte était mort, ou s'il appartenait à une autre espèce, il passait à travers sans aucun scrupule. La raison n'en est pas des pensées généreuses de destin collectif, mais le simple sentiment d'appartenir à un même organisme plus vaste, plus important, au-delà des limites physiques du corps individuel.

Quoi qu'il en soit, cette histoire montre que pour le gouvernement français, est religieux tout ce qui suggère l'existence d'intelligences invisibles, sans corps, et qui trouve qu'ils sont plus rationnels que les explications rationalistes que les faits ne confirment pas. Car Fabre n'était aucunement religieux, dans sa vie, il n'appartenait à aucune secte, et il n'était pas catholique. Il se réclamait de la sagesse des philosophes païens, de Sénèque, par exemple, philosophes païens effectivement rationnels, et comme nos maîtres en la matière, mais n'en croyant pas moins à l'influence des étoiles sur les mœurs, les lois, les cités, les plantes, et en la présence modelante d'êtres invisibles dans l'atmosphère, selon Aristote émanés des étoiles et de ce qu'il appelait l'éther (justement un mot grec). Or, c'était cela qui était considéré comme complice du catholicisme par le gouvernement républicain, alors qu'il ne fait aucun doute que ces philosophes antiques étaient parfaitement républicains aussi, et que Fabre n'était absolument pas royaliste.

On pourrait penser que cette lutte acharnée contre le spiritualisme au nom de l'émancipation face au catholicisme est terminée, mais en réalité Fabre n'est jamais revenu dans les études et les écoles. Et nous savons qu'il n'en est pas ainsi. Peu importe que Rudolf Steiner ait dit que la saine raison pouvait comprendre ce qu'il énonçait sans faire appel à aucun concept religieux ; il est classé comme penseur religieux, et ostracisé à ce titre. La raison en est la même que pour Fabre, il faut bien l'avouer, car Steiner était aussi républicain - il croyait aussi au caractère sacré de « Liberté, Égalité, Fraternité », et à l'éclair aveuglant de 1789, à la manière de Victor Hugo. Oui, mais comme Victor Hugo, encore, il croyait aux anges, aux êtres spirituels agissant dans le monde observable, et cela le condamne d'emblée, même si la liberté, l'égalité et la fraternité sont bien à leur tour des forces spirituelles auxquelles on attribue une efficacité sociale, et même si la France, où on dit que justement elles sont efficaces, est complètement une partie du monde !

Fabre était peu ésotérique, puisque, comme l'a dit Steiner, il se concentrait sur les faits, et évitait les théories. C'était l'observation des faits qui avait fait naître en lui l'idée, qu'il jugeait plausible, d'intelligences de la Nature. Elle demandait de l'imagination ; mais il était chiche, en la matière. Oui, mais voilà, la culture d'État n'a pas voulu, et ne veut pas de lui, malgré son talent incontestable, célébré en son temps par Victor Hugo. C'est ainsi.

 

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