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Site dédié à la Science de l'Esprit de Rudolf Steiner

Questionnements, essais et considérations portant sur divers aspects liés à la science de l'esprit (science initiatique moderne) de Rudolf Steiner
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Citation
  • « Aussitôt qu'après la mort nous avons abandonné le corps éthérique de la manière que j'ai exposée, il se dégage de nos expériences nocturnes une évaluation morale de notre être. Nous ne pouvons faire autrement que de juger moralement ce que nous revoyons ainsi de notre vie. Les choses prennent alors une forme singulière.
    Ici-bas, sur terre, nous portons un corps composé d'os, de muscles, de vaisseaux sanguins, etc. Après la mort, un corps spirituel se constitue, formé de ce que nous valons moralement. Chez un être bon, c'est un corps moral lumineux et beau ; chez un être mauvais, il répand une lueur douteuse. Ce corps se forme pendant cette rétrospective de la vie, et ne constitue encore qu'une partie de ce qui s'agrège à nous et viendra former ce que je pourrais appeler notre « corps spirituel » ; car une partie de ce que nous recevons maintenant dans le monde spirituel se compose de nos valeurs morales; l'autre partie nous est donnée simplement comme un vêtement formé de la substance des mondes spirituels. »

    Christiana (Oslo), 17 mai 1923 – GA226

    Rudolf Steiner
(Temps de lecture: 6 - 11 minutes)

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La famille Costa de Beauregard a été dans la Savoie des rois de Sardaigne illustre. Il en est né des héros, des historiens, des écrivains, notamment Charles-Albert Costa de Beauregard (1835-1909), qui a réalisé de véritables chefs-d'œuvre dévoilant les dessous du royaume de Sardaigne et de la vie de son homonyme Charles-Albert de Savoie, qui a régné de 1831 à 1849, et qui fut incontestablement un des derniers rois romantiques. Après le rattachement de la Savoie à la France, en 1860, Charles-Albert Costa de Beauregard devint à son tour un héros dans la guerre de 1870 contre la Prusse, avant de se voir contester l'entrée à l'Académie française par des locaux énervés par l'esprit d'indépendance des Savoyards et des rois de Sardaigne. Telle est la France, ouverte sur le monde si des impôts en viennent. Mais les Costa de Beauregard ont apporté à cette nation un physicien également illustre, Olivier Costa de Beauregard (1911-2007), connu pour avoir tenté de concilier science et foi, et défendu l’idée mystique de la double causalité1: le temps ne suivait pas pour lui une ligne droite, du passé à l'avenir, mais accueillait, du futur, des causes mystérieuses, et ce rapport au temps dont on s'affranchit dans l'espace immense n'est pas sans rappeler certains enseignements de Rudolf Steiner rappelant que dans le monde spirituel le temps n'avait pas la même logique que dans le monde physique ou éthérique. Comme le disait le cinéaste David Lynch à travers les personnages mystiques de Twin Peaks: « Is it past, or is it future? » Nous ne savons pas.

De fait, la Savoie a créé comme un écho de la science romantique allemande, au sein de son Église spécifique, car, dans la foulée de la Restauration dite sarde, il a été pensé qu'il serait possible de créer un encyclopédisme chrétien rassemblant toutes les sciences, de la théologie à la physique, dans un ensemble cohérent. L'idée en avait été aussi nourrie par des tentatives françaises en la matière, notamment celle de Félicité de Lamennais (1782-1854), qui, à cause de ses propositions sociales, fut rapidement condamné par Rome. Cela n'empêcha pas ses principes de fonder les institutions du royaume de Belgique, en 1830: ils conciliaient progressisme, scientisme et catholicisme, et c'est sans doute à quoi la Belgique doit sa littérature riche en imagination, en profondeur spirituelle en même temps qu'en rationalité structurelle, ainsi que son régime fédéral, qui allie souplement liberté individuelle et cohérence d'ensemble. La France est restée fondée sur le système du bloc unitaire: après le règne de la religion catholique, celui, sans partage également, du scientisme rationaliste. La Savoie, à cet égard, était dans l'esprit belge en ce que ses prélats ont tâché de discuter avec la science de leur temps et la philosophie des Lumières, tout en en condamnant bien sûr les excès, les délires utopistes aussi bien que les régimes de terreur - entendez: la persécution des prêtres et les destructions d'objets pieux.

Il en est né quelques excellents savants dont nous reparlerons. Charles-Albert Costa de Beauregard en fait partie, en un sens, et Olivier aussi, du moins en est-il issu. Son idée de l'Esprit par-dessus la Matière, qu'il défendait, dit-il, avec les physiciens indiens, fait écho à l'idée d'une science totale embrassant la théologie aussi bien que la physique au sens le plus brut. Comme ses idées, tant celle-ci que celle sur le temps, rappelaient au fond les philosophes chrétiens mystiques tels que Boèce2 (pour qui Dieu, étant éternel, est à la fois dans le passé, dans le présent et dans le futur), dans les milieux scientifiques occidentaux, dominés par le matérialisme, cela a dérangé. Cependant, Costa de Beauregard a assuré3 qu’en réalité, les physiciens n’étaient pas aussi universellement athées qu’on le prétendait, et qu'on leur imposait plus ou moins un matérialisme de principe, pour des raisons qui au fond n'avaient rien à voir avec la science.

Dans une conférencedonnée à Notre-Dame de Paris le 21 octobre 19794, il a tenté d’expliquer son rapport à la foi, niant à la fois que la science expérimentale pût suffire à la vie spirituelle de l’être humain et que la logique abstraite pût résoudre le problème de Dieu. Mais plus troublante encore est son idée que l’univers visible possède une « face cachée », de nature purement psychique. Il disait: « en Asie, il y a cette perception très expérimentée de ce que j’appellerais la face cachée du cosmos, cette texture de liaisons psychiques, ou psychoïdes, formant comme la trame de la chatoyante tapisserie qu’observe de son côté la vie de tous les jours. Il y a là, je le pense, un monde de découvertes à faire et d’explorations, éventuellement dangereuses, pour lesquelles les lumières de notre foi chrétienne et les vertus puissantes de nos sacrements seront les très bienvenues. De même qu’en son temps le Thomisme a Baptisé et assumé l’Aristotélisme – pardon : Thomas d’Aquin a reçu chez lui Aristote – de même aujourd’hui, peut-être, revient-il au Christianisme d’explorer, de trier, et, éventuellement, de baptiser certains aspects des mystiques “naturelles”. Il ne les ignore pas fondamentalement, bien sûr, mais, dans son vol visant Dieu directement, et dans sa crainte légitime (ô combien!) de se tenir à distance du maléfique, il les a peut-être survolés d’un peu haut au gré de la philosophie naturelle. Je pense qu’il s’ouvre là une tâche non seulement intéressante, mais aussi nécessaire à l’extension universelle du règne du Christ – et tout à fait appropriée aujourd’hui où l’Orient et l’Occident sont en pleine mutuelle découverte. » Passage remarquable, qui en dit très long.

Costa de Beauregard estime donc que le christianisme ne peut s’étendre à nouveau que s’il ose pénétrer l’ésotérisme oriental, et saisir l’essence psychique de la nature. Le Christ appelle à cette révolution, jusque-là non suivie par l'Église, qui a laissé la science aux laïcs par peur du magique, ou alors simplement par matérialisme caché, la foi relevant davantage de l'affichage et du sentimental, que de la raison dûment assumée. Projet romantique, s’il en est, que celui de Costa, et qui rappelle un autre catholique savoyard important, François de Sales: n'assurait-il pas qu’à partir de « similitudes et comparaisons », on pouvait établir le lien entre la nature et Dieu? Le pieux évêque de Genève, qui en a donné des exemples dans sa correspondance, évoquant les glaciers de Chamonix et les chevreuils qui bondissaient dessus comme des signes mystiques – le pieux évêque de Genève réservait, certes, une telle pratique aux religieux, l'interdisant plus ou moins aux laïcs, et Costa de Beauregard semble faire de même, il semble demander aux théologiens de procéder de cette façon - n'osant pas le faire lui-même. Il reconnaît, de fait, qu’ils ont raison d’avoir peur de l’occultisme – car si la phrase est étrangement tournée, le sens général ne saurait être autre. Ils ont raison d'avoir peur du romantisme allemand réfracté dans le romantisme français chez Victor Hugo ou Alphonse de Lamartine, d'avoir peur de Goethe et Schelling, d'avoir peur de Rudolf Steiner: c'est bien ce qui est inféré.

En même temps, il les enjoint, puisqu'ils condamnent ces auteurs laïques qui ont osé braver l'interdit, de le faire eux-mêmes, et c'est bien ce qu'a tâché de faire dans sa vie le jésuite Teilhard de Chardin (1881-1955), se justifiant en affirmant qu’il fallait percer les mystères de la nature pour y déceler la vie de l’Esprit5, reprochant aux philosophes et théologiens classiques de rester trop dans les références grecques et latines, les invitant à élargir leurs vues par la découverte et l'exploration des philosophies orientales6. Néanmoins il fut restreint dans ses efforts en ce sens, lui-même, et interdit de publication et de conférences et exilé en Amérique. Costa avait raison d'évoquer l'extrême prudence du clergé, qui peut-être cachait, et cache un matérialisme spontané dérangé par ces visions étranges, quoique justifié sous divers prétextes: c'est en tout cas ce qu'affirmait Steiner, nous le savons.

Cette prudence s'est encore vue quand cet autre Savoyard, Joseph de Maistre (1753-1821), après avoir rompu avec l'illuminisme de Louis-Claude de Saint-Martin et rejoint les Jésuites, regrettait que les disciples martinistes eussent rejeté les prêtres catholiques parce qu'ils n'étaient pas assez prophètes et ne faisaient pas assez de miracles7: le rejet de Lucifer est en soi légitime, mais peut aussi masquer la peur de l'Esprit, il faut l'avouer. L'équilibre n'est facile à conserver pour personne.

Cela n'empêcha pas Olivier Costa de brièvement prophétiser, et d'oser transmettre la volonté secrète du Christ selon lui – celle de créer une mythologie cohérente, dont il donna les grandes lignes, pour expliquer à la fois la nécessité de réunir les visions physique et mystique, et le péril que représente l’exploration du monde psychique; dans la suite de sa conférence il déclare: « Car il faudra bien, pour finir, que les deux Grands Livres, celui de la Parole Révélée et celui de la Nature Créée, disent, chacun à sa manière, mais dans un chœur à deux voix, la même chose, et notamment ceci : que, si la Nature a été créée "très bonne", emplie de Dieu et voie d’accès vers Lui, il est, d’autre part, "diablement vrai" que le Séducteur en a fait son paravent. En allant regarder la Nature du côté de la trame, mystiques et parapsychologues, chacun à sa manière, font une exploration dont l’enjeu, comme le péril, sont grands. » Certes le péril est grand; mais il faudra tôt ou tard établir le lien entre les données de la science et celles de la Bible en explorant psychiquement les phénomènes naturels, et ne pas en rester aux nobles généralités de la théologie conventionnelle. En un sens, c'était aussi l'appel, chez les laïcs, de Victor Hugo et André Breton, dont j'ai déjà parlé ici – même si on peut dire que le diabolique ne leur ait pas franchement fait très peur. Rappelons ce qu'écrivait Hugo à la fin de sa vie:

Car il faut enfin qu'on rencontre
L'indestructible vérité,
Et qu'un front de splendeur se montre
Sous ces masques d'obscurité;
La nuit tâche, en sa noire envie,
D'étouffer le germe de vie,
De toute-puissance et du jour,
Mais moi, le croyant de l'aurore,
Je forcerai bien Dieu d'éclore
À force de joie et d'amour!

Est-ce que vous croyez que l'ombre
A quelque chose à refuser
Au dompteur du temps et du nombre,
À celui qui veut tout oser,
Au poète qu'emporte l'âme,
Qui combat dans leur culte infâme
Les païens comme les Hébreux,
Et qui, tête la première,
Plonge, éperdu, dans la lumière,
À travers leur dieu ténébreux
.8

Par les Hébreux, ici, il faut entendre les chrétiens, l'Église catholique notamment, et par les païens, les scientistes héritiers des Lumières et de la philosophie antique, qu'il rejetait également en mettant sur le même plan religion d'État et science d'État, qui limitaient toutes deux l'effort de pénétration des mystères auquel devait s'adonner le poète, le voyant, ou peut-être le théologien du futur, si l'on en croit Olivier Costa de Beauregard.

Notes :

1. Olivier Costa de Beauregard en donne une brève explication dans la video suivante [consultée le 18 mai 2017], à partir de la minute 9 : https://www.youtube.com/watch?v=zLHmF4hRe7Q

2. Voir Boèce, Consolation de la Philosophie, V, 6.

3. Voir l’entretien avec Solange Collery à la page Internet suivante [consultée le 18 mai 2017] : http://www.metapsychique.org/Olivier-Costa-de-Beauregard.html

4. Voir Olivier Costa de Beauregard, “Démarche scientifique et cheminement spirituel”, 21 octobre 1979, visible à l’adresse : http://www.costa-de-beauregard.com/fr/wp-content/uploads/2011/02/conferenceNotreDame.pdf [consultée le 18 mai 2017].

5. Voir Claude Cuénot, Pierre Teilhard de Chardin. Les grandes étapes de son évolution, Paris, Plon, 1958, p. 378 [citation du Père] : “Je n’exclus absolument pas une exploration scientifique de l’Extra-sensoriel, – c’est à dire d’un certain “milieu inter-psychique” possiblement conjugué (cosmiquement) avec le milieu électromagnétique des physiciens.”

6. Voir Claude Cuénot, Pierre Teilhard de Chardin. Les grandes étapes de son évolution, Paris, Plon, 1958, p. 172 [citation du Père] : “Je sens, avec plus de force encore, la nécessité de libérer notre Religion de tout ce qu’elle a de spécifiquement méditerranéen. Je ne crois pas, remarquez bien, que le plus grand nombre de “formes de pensées” orientales soient autre chose que des formes périmées et caduques, destinées à disparaître avec le type humain qui les porte. Mais je dis que la considération de ces formes, si caduques soient-elles, révèle une telle exubérance de “possibilités” dans la philosophie et la mystique, et la morale humaines, qu’on ne peut guère se représenter une Humanité entièrement et définitivement enveloppée dans l’étroit réseau de préceptes (…) en lequel certains s’imaginent avoir déployé toute l’amplitude du Christianisme.”

7. Joseph de Maistre, Les Soirées de Saint-Pétersbourg, tome II, Paris, Garnier, 1922, p. 237-238.

8. Victor Hugo, L'Art d'être grand-père, Paris, Calmann-Lévy, 1877, p. 342-343.

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