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Extrait du cycle de conférences « Les exigences sociales fondamentales de notre temps »,
4ème conférence
Rudolf Steiner – GA 186
Éditions Dervy
Traduction Marie-France Rouelle. Revue par Gudula Gombert

 

 

« (…) En ce qui concerne la volonté qui circule entre les êtres humains, il est à la fois particulièrement frappant, en même temps que paradoxal, de voir à quel point l'être humain est complexe. Vous savez que dans ce domaine la sympathie et l'antipathie ne sont pas seules à jouer un rôle, elles en jouent un, certes, dans la mesure où nous sommes des êtres ressentants, mais il y a là également des inclinations et des répulsions qui se changent en actions, c'est-à-dire des sympathies et antipathies en action qui s'extériorisent, se manifestent et jouent un rôle très particulier.

L'être humain se comporte vis-à-vis d'autrui comme le lui suggère la sympathie spéciale qu'il éprouve à son égard, selon le degré particulier d'amour qu'il lui porte. C'est là une inspiration subconsciente qui entre curieusement en jeu. Car ce qui imprègne tout rapport volontaire entre les êtres humains doit être considéré à la lumière de l'impulsion qui le sous-tend, c'est-à-dire à la lumière de l'amour plus ou moins important qui vit entre eux. C'est par lui en effet que ceux-ci font porter les impulsions volontaires qui circulent entre eux.

Or, dans le domaine de l'amour, l'être humain succombe, au sens le plus fort du terme, à une grande illusion et demande donc à être encore bien plus corrigé que dans le domaine des habituelles sympathies et antipathies liées au sentiment. Car aussi étrange que cela puisse paraître à la conscience ordinaire, il est tout à fait vrai que l'amour d'un individu pour un autre, s'il n'est pas spiritualisé, et dans la vie ordinaire il ne l'est que très rarement (je ne parle pas simplement de l'amour sexuel ou de celui reposant sur une base sexuelle, mais de l'amour entre les êtres humains en général), qu'en réalité cet amour non spiritualisé n'est pas l'amour, mais l'image que l'on se fait de lui, que la plupart du temps il n'est rien d'autre qu’une effroyable illusion.

Car l’amour qu’on croit porter à quelqu'un n'est le plus souvent que pur égoïsme. Ainsi sont les êtres humains. On croit aimer l'autre, mais en réalité on n'aime que soi-même dans cet amour. Nous avons là une source de force antisociale qui par ailleurs ne peut qu'engendrer une formidable illusion sur soi-même. On peut en effet penser aimer quelqu'un d'un amour débordant, mais dans la réalité on ne l'aime pas ; on aime le fait d'être lié à cette personne dans sa propre âme. Le ravissement que l'on éprouve dans l'âme au contact de l'autre, ce que l'on ressent lorsqu'on est avec lui, lorsque par exemple on lui fait une déclaration d'amour, voilà ce qu'on aime en réalité. En somme, on s'aime soi-même tout en enflammant cet amour de soi dans le rapport avec autrui.

C'est là un important mystère de la vie, quelque chose d'immensément conséquent. Car l'illusion sur cet amour et sur ce qu'on appelle en général amour entre les êtres humains, dont on croit qu'il est l'amour mais qui n'est en réalité qu'amour-propre, égoïsme, égoïsme masqué, est à l'origine des impulsions antisociales les plus importantes et les plus répandues. À cause de cet égoïsme qui porte le masque de l'amour, l'être humain devient au sens le plus éminent un être antisocial. Il l'est précisément parce qu'il se confine en lui-même, et cela d'autant plus qu'il l'ignore ou ne veut rien en savoir.

Vous voyez que lorsqu'on parle d'exigences sociales, surtout à l'égard de l'humanité d'aujourd'hui, il faut absolument tenir compte de ces états d'âme. Le propos est simple : Comment les hommes peuvent-ils arriver à une quelconque configuration sociale de leur vie en commun, s'ils ne veulent pas comprendre à quel point l'égoïsme est incarné dans le prétendu amour, dans l'amour du prochain par exemple. C'est ainsi que l'amour peut être une impulsion terriblement puissante de vie antisociale.

Nous pouvons donc affirmer que tel que se présente l'être humain, s'il ne travaille pas sur lui-même, s'il ne se prend pas en main par une discipline personnelle, il est dans tous les cas, en sa qualité d'être aimant, un être antisocial. Quand l'homme ne travaille pas sur lui-même, l'amour tel qu'il existe dans la nature humaine est antisocial a priori, car il est exclusif. Ce n'est pas une critique. De nombreuses nécessités de la vie sont liées au fait que l'amour doit être exclusif. Il est bien évident qu'un père aimera davantage son propre fils que tout autre enfant, mais cela est antisocial. On ne peut nier que c'est la vie elle-même qui introduit l'antisocial en son sein. Et lorsqu'on affirme, comme c'est devenu la mode aujourd'hui, que l'homme est un être social, cela est un non-sens, car il est aussi antisocial que social. La vie elle-même fait de lui un être antisocial (…) »

 

Rudolf Steiner

 

Ndlr : Un extrait isolé issu d'une conférence, d'un article ou d'un livre de Rudolf Steiner ne peut que donner un aperçu très incomplet des apports de la science de l'esprit d'orientation anthroposophique sur une question donnée. De nombreux liens et points de vue requièrent encore des éclairages, soit par l'étude de toute la conférence, voire par celle de tout un cycle de conférence (ou livre) et souvent même par l'étude de plusieurs ouvrages pour se faire une image suffisamment complète ! Le présent extrait n'est dès lors communiqué qu'à titre indicatif et constitue une invitation à approfondir le sujet.