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Autour des éditions Unicité : Christine Guinard, Etienne Ruhaud et Eric ...

Le poète et écrivain Etienne Ruhaud, héritier du Surréalisme, a fait paraître en 2020 un excellent livre, appelé Animaux, aux éditions Unicité. Il s’agit de bêtes imaginaires, monstrueuses, inquiétantes, mais présentées de façon apparemment objective, dans un style soigné, neutre, blanc – comme dirait Annie Ernaux. On pense à Henri Michaux et à Francis Ponge, la précision impersonnelle pour décrire l’extraordinaire. Des éléments effrayants affleurent de la description naturelle, sans qu’on diabolise pour autant les bêtes décrites.

Ainsi des « Caloplans » :

« Soudé au mur, leur vaste corps plat se couvre d’une épaisse fourrure bruine et soyeuse, très douce. Pas de face ni de gueule : juste deux immenses yeux gris, qui luisent dans l’obscurité et vous fixent intensément » (p. 17).

Le fantastique est présent, manifestant un cauchemar. Cependant, comme chez Franz Kafka, son existence « soudée au mur » est anodine, on l’accepte dans la vie quotidienne. Ironie latente. Est-ce un monstre extérieur, ou intérieur ?

 Le style léché et faussement scientifique n’empêche pas que les monstres rappellent la mythologie. Ainsi, les « Limaces » de ce livre sont décrites ainsi :

« Ecarlate, le corps est rayé de fines bandes noires, dans le sens de la longueur. La tête est couverte d’une calotte plus foncée, ornée de deux cornes. Comme chez une lamproie, la bouche est garnie de dents plates, coupantes. Le tout ressemble à un pénis géant » (p. 32).

Emane-t-il d’une obsession ? Un roman de 1912 appelé The Night Land, écrit par William Hope Hodgson, présente les derniers temps de la Terre : tout y est ténébreux, hideux, horrible. On y trouve aussi de ces limaces géantes, mutantes, dangereuses, mortelles. Et bien sûr la possibilité existe, qu’elles émanent de l’inconscient, des pulsions sexuelles, qu’elles les figurent, les matérialisent.

Certains monstres portent des noms légendaires connus : les dragons, les vampires… Certains hommes leur vouent un culte. D’autres exploitent les facultés exceptionnelles, magiques d’éléments de leur corps. Mais aucun mot féerique ne les décrit : toujours, Etienne Ruhaud garde son style très sérieux d’homme objectif de l’âge scientifique actuel. Les plaisanteries les plus drôles sont celles qu’on fait sans rire, dit-on.

Un merveilleux livre. Une suite de portraits saisissants, qui peu à peu emmènent dans les profondeurs d’un cauchemar, sans avoir l’air d’y emmener.

Moi qui aime l’action, et les héros, je me suis dit : Mais quelle suite fabuleuse de monstres sortis de l’abîme à combattre par exemple pour Captain France ! Celui-ci dans mon esprit (et ma mythologie) est une aberration céleste, si on peut dire : il fait intervenir des forces étincelantes que la Terre d’ordinaire ne connaît pas, plus belles que tout ce qu’on peut y trouver. Cela fait pièce aux forces obscures dont émanent les monstres d’Etienne Ruhaud. La beauté aussi peut avoir des formes surprenantes. Captain France peut-être prend parfois la forme d’un scorpion de cristal. D’une pieuvre multicolore planant dans l’air vif. On ne sait pas. C’est le miroir des monstres d’Etienne Ruhaud projeté dans les nuages, dans leurs gouttelettes éclairées par le soleil. Là aussi sont des formes étranges. J’aime cette opposition équilibrante. Je vais demander à Etienne si un récit mythologique l’intéresse, opposant Captain France aux caloplans, et l’amenant à chercher à les détacher des murs.

Sérieusement, les Animaux d’Etienne Ruhaud constituent l’un des plus beaux livres contemporains que j’aie lus. Je l’adore. Superbement écrit, il cristallise en même temps de magnifiques imaginations, saisissantes et cohérentes. C’est bien dans la lignée des meilleurs poètes surréalistes – outre ceux que j’ai nommés, je dirais André Pieyre de Mandiargues, par exemple. Mais avec un humour moins grinçant, moins sombre. Etienne Ruhaud est un écrivain à suivre.