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Ramiel de Saint Génys

Né le 31 mars 1949 à Genève, Ramiel de Saint-Génys est apparemment mort dans d'atroces souffrances le 2 août 2013 dans la localité limitrophe de Chênes-Bougeries.

C'est en tout cas ce qu'a pu établir la police: on ne l'a retrouvé que plusieurs semaines après le décès dans son appartement du quartier de Paumière. La médecine légale a indiqué le jour probable, en conjonction avec les témoignages des voisins et la relève du courrier. Y compris électronique: son ordinateur a pu être ouvert.

L'idée d'atroces souffrances ne vient cependant pas du rapport officiel : mais de l'expression de terreur que les policiers globalement lui ont vue, et ont évoquée en privé, et qui les a, eux-mêmes, épouvantés, et profondément marqués.

Près de son corps une liasse remplie de son écriture irrégulière avait dispersé ses feuillets, montrant probablement une chute. L'écriture en imitait artistiquement la calligraphie ancienne, comme si l'auteur avait voulu s'en rêver moine féodal, ou chevalier instruit. Ramiel de Saint-Génys était romantique. Il se représentait lui-même amoureux, galant, hardi, croisé, poète, sage et philosophe. Il n'en est pas moins mort célibataire après n'avoir publié que quelques livres peu lus, dont un recueil de poésie assez abscons, payé par lui-même et dans lequel il essayait de matérialiser en vers libres son propre mythe.

En regardant attentivement ce qu'il écrivait sur la liasse de papiers, on reconnut des arbres généalogiques interminables, qui le faisaient remonter, lui, Ramiel de Saint-Génys, à des héros antiques, Mithridate ou Ramsès II, et même Noé, le béni de la Bible. Certainement, il plongeait ses racines parmi les géants de la Genèse, si on lui avait demandé. On ne sait où il avait trouvé les informations lui permettant d'aller aussi loin, mais les chroniques médiévales ne manquaient pas, qui établissaient de tels lignages. Et il se pensait issu de grandes maisons nobles européennes.

L'autopsie ne permit de rien découvrir d'autre qu'une crise cardiaque. Il était mort de mort naturelle, à seulement soixante-trois ans. Rien n'expliquait l'expression terrible de son visage, que les employés des pompes funèbres eurent quelque difficulté à faire disparaître.

Né d'une mère genevoise, il avait un père lorrain de religion protestante qu'il n'avait guère connu: tandis qu'il vivait officiellement à Genève, ses affaires le ramenaient constamment à Nancy, et il laissait derrière lui sa femme et son enfant, sans en réalité sembler trop en souffrir, malgré ses protestations apparentes. Bientôt Madame soupçonna des maîtresses, une vie en doublon, et finalement Monsieur mourut dans un accident de voiture, alors qu'il revenait à Genève par Bâle : il eut une sortie de route près de Soleure, le véhicule se retourna, et le front du conducteur vint se briser sur le pare-brise alors qu'il était brutalement éjecté de son siège. On l'annonça à Madame, qui poussa des cris, mais l'oublia quelque temps après : l'éducation de son enfant l'occupait complètement. Elle l'adorait. Le prenait pour un génie. Flattait son talent d'écrivain, de poète, d'artiste des mots.

Elle avait toujours aimé lire. En particulier, la Bible. Et quelques ouvrages protestants de bonne tenue, et les auteurs genevois, Rodolphe Töpffer, Jean-Jacques Rousseau, Henri-Frédéric Amiel. L'écoutant lire à voix haute, Ramiel mêla très tôt la culture classique et le vocabulaire de la Bible à ses sentiments personnels : la lecture de Senancour, que la mère appréciait, l'y aida beaucoup. Elle était folle : souvent elle posait le livre, et disait avoir des visions. Elle rêvait d'un avenir fabuleux, ou de vies futures, après une renaissance, ou de ses vies passées, avant une précédente mort. Elle avait bien des histoires à raconter et, ne s'apercevant pas du décalage qu'il y avait entre sa vie présente et les vies formidables qu'elle s'inventait dans le passé ou l'avenir, elle réécrivait, de cette sorte, jusqu'au présent. Quiconque l'aurait entendue raconter qu'elle était une reine d'Orient dans une précédente vie aurait pu lui demander : Mais quel péché avez-vous commis, pour que vous vous retrouviez mère de famille célibataire dans une ville de la banlieue genevoise, avec juste une pension de veuve pour survivre ? C'est néanmoins ce qui ne lui sautait pas aux yeux : elle songeait seulement à sa grandeur, manifestée par ses autres vies, dont l'imagination effaçait celle-ci, triste et prosaïque. Ramiel en était impressionné, et vivait dans ces images héroïques, se pensant promis à un grand destin, comme d'ailleurs sa mère le lui disait. Elle vivait son futur de rêve à travers celui de son fils, qu'elle espérait plein de merveilles. Pour elle, elle sentait que peu d'occasions se présenteraient. Mais pour son fils, elle n'entrevoyait qu'un futur infini, qui jamais ne s'arrêterait. Elle ne songeait pas que lui aussi mourrait un jour : cela lui était impossible. Elle le croyait, d'instinct, immortel. Sa vie, dans son imagination, s'étirait dans l'horizon au-delà de la terre même, le long d'une ligne droite qui se fondait dans les étoiles. Lui, l'écoutant, se rêvait pilote de vaisseau cosmique.

(À suivre.)