L'hôtel où il avait séjourné se trouvait dans un village nommé Cashel – nom de lieu assez répandu en Irlande, et dont la signification renvoie à un fort antique, en pierre, et circulaire. Il était charmant, et l'intérieur avait été aménagé à l'anglaise, on y avait des manières distinguées comme dans la bonne société de Londres. À l'extérieur, il y avait un joli jardin, indiquant par des panneaux fléchés la direction du De Gaulle seat. Je les ai suivis: le chemin ondoyant et couvert de végétation verdoyante, comme toujours en Irlande, menait à un banc au sommet d'une butte. Je m'y assis.
Voyait-on la mer, à l'époque de De Gaulle? Aujourd'hui, elle est cachée par des buissons élevés, depuis la position assise sur le banc. Ce n'est pas la haute mer: juste un bras pénétrant profondément dans les terres sans instaurer de rive régulière. Mais au loin, le large se distingue, dans une petite fenêtre de blancheur, dans un globule qui semble plus clair que le reste.
Derrière le jardin, un pré s'élève, d'un vert pur, et bêlent dans la brume les éternels moutons irlandais. L'endroit est magique, comme il semble toujours l'être dans l'île verte de saint Patrice. Il est donc vrai que le Sídhe n'est pas loin – qu'il y a là une entrée, et que le De Gaulle seat crée une absence, comme ces sièges périlleux de la Table ronde où nul n'ose s'asseoir parce qu'ils sont les chaises d'êtres invisibles. L'absence de tout bouquet, disait Mallarmé, instaure l'idée parfumée: l'absence de De Gaulle en crée l'image vivante – diamantine, cristalline, pleine de reflets chatoyants. Là est son corps subtil, encore présent. Il me regarde. Me fait un clin d'œil.
Ai-je rêvé? Je ferme, je rouvre les yeux: il est parti. Seul un souffle emporte, au-dessus de moi, une soie transparente, qui se dissout au vent. Il ne reste plus rien de l'ombre lumineuse de De Gaulle, que j'ai cru voir là. Je me souviens seulement de ses beaux Mémoires de guerre, qui bâtissaient son épopée, et faisaient de lui l'envoyé d'un Sídhe chrétien – un fils des fées et un chevalier de Notre-Dame, un croisé franc et un Galaad prêt à saisir le Graal. Il était le délégué de la princesse des contes: il la représentait, dans le monde de la prose. C'était bien l'idée qu'il avait. Cashel l'a senti, et l'a honoré en conséquence. Les Irlandais aiment la France, ils aiment De Gaulle: il est un héros gaulois, issu de Cúchulainn.







