
Un conteur du Chablais qui avait fait la guerre a raconté à un prêtre un jour une curieuse légende, dont le prêtre a fait ensuite un livre. Son nom était Picut, et le prêtre s’appelait Piccard. Curieuse rencontre. J’ai lu le livre. Il est intéressant. Assez beau.
Un jour, alors que des Savoyards passaient au pied de la colline de Langin, voici qu’ils sont cernés par des Bernois en armes. Ils sortent les leurs, car il est clair qu’on veut les tuer. Et ils se défendent vaillamment mais, moins nombreux, submergés, cernés, ils tombent un à un sous les coups de l’ennemi, horrible chose à dire.
A cette époque, le château de Langin était en ruines, il avait été détruit cent ans auparavant au cours d’une bataille entre d’autres Savoyards et d’autres Suisses. Il est toujours en ruines, mais on peut voir sa tour se dresser sur la colline, quand on passe en voiture : quand on va de Thonon vers Annemasse, elle est sur la gauche.
Il n’y a bientôt plus que cinq combattants savoyards, parmi lesquels un moine, contre au moins vingt-cinq Suisses. L’heure est grave. A moins d’un miracle, les Savoyards sont tous morts.
Brusquement le calme s’installe : chacun reprend son souffle. Les Suisses guettent les Savoyards survivants pour trouver le moyen de les achever sans risques. Les Savoyards guettent les Suisses assaillants pour trouver le moyen d’en tuer le plus possible avant de succomber. Ils ne sont pas d‘accord sur la suite de ce qui va se passer – c’est le principe d’un conflit.
Et soudain, dans le silence haletant, une voix retentit, plus forte qu’on aurait crue cela possible, c’est celle du moine ! Il chante un petit chant qui en appelle à la Vierge des Voirons – et qui ressemble à une prière, en même temps. Les Suisses reculent, effrayés : la voix résonne étonnamment, dans le soir qui vient de tomber. Elle a des échos inconnus. La montagne semble réagir, tressaillir, vibrer, lorsqu’elle l’entend. Les nuages, rougis par le soleil couchant, semblent s’accélérer et rouler.
Et voici que, au sommet des Voirons, là où se tient le sanctuaire de la Vierge, une lumière apparaît, dorée et claire. On s’étonne, on s’exclame, on regarde, on oublie de combattre, on oublie de tuer.
La lumière se répand malgré le soir obscur, et on y voit des formes apparaître ! Ce sont des chevaliers étincelants, montés sur des chevaux qui galopent parmi les nuages ! Et à leur tête, à leur tête, qu’on reconnaît à ses armoiries, éclatantes sur son écu couvert de pierres précieuses, à leur tête est le comte de Langin, celui-là même qui vainquit jadis le sanglier-démon ! Et cette troupe approche, galopant sur un chemin de l’air qui étincelle sous les sabots des chevaux à la crinière de flamme !
Les Bernois sont saisis d’épouvante : ils ont cru voir un dragon qui s’élance sur eux. Ils ne distinguent pas les chevaliers, ni le comte de Langin, ils ne voient qu’une colonne de feu avec la gueule rougeoyante grande ouverte, et des ailes d’ombre, et ils craignent la magie des Savoyards, qu’ils pensent maître du dragon de l’enfer qui maintenant les assaille ! Ils se prosternent, se jettent au sol, suppliant qu’on les épargne. Ils croient que c’est la fin du monde, qu’elle arrive sous leurs yeux.
Des éclairs jaillissent des chevaliers qui galopent dans l’air, le tonnerre retentit, et voyant ou croyant voir qu’on ne les épargnera pas les Suisses s’en vont en courant, en criant, en pleurant, en hurlant, ils ont complètement perdu la tête.
La troupe des chevaliers s’arrête au-dessus de la tour de Langin, regardant la troupe ennemie fuir au loin. Le calme revient, avec une douce lumière jetant divers reflets colorés, et un arc-en-ciel apparaît au-dessus des anges armés et montés sur des chevaux – car il s’agit, à peu près, de cela. Les cinq Savoyards sourient, et les saluent. Le comte de Langin agite la main et sourit aussi, la visière relevée : on le reconnaît. Les autres chevaliers gardent la visière baissée : on ne sait qui ils sont et on ne le saura jamais. Ils se contentent de baisser la tête en signe d’approbation.
Puis, dans un nuage d’étincelles fines et de paillettes colorées, la troupe céleste disparaît. De petits flocons de lumière tombent sur terre, et s’estompent à leur tour en la touchant, comme une neige qui fond. On ne les reverra jamais, mais le Chablais sera sauvé, il est toujours là, et les Savoyards aussi ! Et le plus beau est que maintenant ils sont devenus amis avec les Suisses, qui se sont rendu compte que les Savoyards étaient de bons gars, et qu’il était inutile de les attaquer. C’est grâce au comte de Langin, je pense.
Un conteur du Chablais qui avait fait la guerre a raconté un jour à un prêtre une curieuse légende, dont le prêtre a fait ensuite un livre. Son nom était Picut, et le prêtre Piccard. Curieuse rencontre. J’ai lu le livre. Il est intéressant. Assez beau.
Un jour, alors que des Savoyards passaient au pied de la colline de Langin, voici qu’ils sont cernés par des Bernois en armes. Ils sortent les leurs, car il est clair qu’on veut les tuer. Et ils se défendent vaillamment mais, moins nombreux, submergés, cernés, ils tombent un à un sous les coups de l’ennemi, horrible chose à dire.
A cette époque, le château de Langin était en ruines, il avait été détruit cent ans auparavant au cours d’une bataille entre d’autres Savoyards et d’autres Suisses. Il est toujours en ruines, mais on peut voir sa tour se dresser sur la colline, quand on passe en voiture : quand on va de Thonon vers Annemasse, elle est sur la gauche.
Il n’y a bientôt plus que cinq combattants savoyards, parmi lesquels un moine, contre au moins vingt-cinq Suisses. L’heure est grave. A moins d’un miracle, les Savoyards sont tous morts.
Brusquement le calme s’installe : chacun reprend son souffle. Les Suisses guettent les Savoyards survivants pour trouver le moyen de les achever sans risques. Les Savoyards guettent les Suisses assaillants pour trouver le moyen d’en tuer le plus possible avant de succomber. Ils ne sont pas d‘accord sur la suite de ce qui va se passer – c’est le principe d’un conflit.
Et soudain, dans le silence haletant, une voix retentit, plus forte qu’on aurait crue cela possible, c’est celle du moine ! Il chante un petit chant qui en appelle à la Vierge des Voirons – et qui ressemble à une prière, en même temps. Les Suisses reculent, effrayés : la voix résonne étonnamment, dans le soir qui vient de tomber. Elle a des échos inconnus. La montagne semble réagir, tressaillir, vibrer, lorsqu’elle l’entend. Les nuages, rougis par le soleil couchant, semblent s’accélérer et rouler.
Et voici que, au sommet des Voirons, là où se tient le sanctuaire de la Vierge, une lumière apparaît, dorée et claire. On s’étonne, on s’exclame, on regarde, on oublie de combattre, on oublie de tuer.
La lumière se répand malgré le soir obscur, et on y voit des formes apparaître ! Ce sont des chevaliers étincelants, montés sur des chevaux qui galopent parmi les nuages ! Et à leur tête, à leur tête, qu’on reconnaît à ses armoiries, éclatantes sur son écu couvert de pierres précieuses, à leur tête est le comte de Langin, celui-là même qui vainquit jadis le sanglier-démon ! Et cette troupe approche, galopant sur un chemin de l’air qui étincelle sous les sabots des chevaux à la crinière de flamme !
Les Bernois sont saisis d’épouvante : ils ont cru voir un dragon qui s’élance sur eux. Ils ne distinguent pas les chevaliers, ni le comte de Langin, ils ne voient qu’une colonne de feu avec la gueule rougeoyante grande ouverte, et des ailes d’ombre, et ils craignent la magie des Savoyards, qu’ils pensent maître du dragon de l’enfer qui maintenant les assaille ! Ils se prosternent, se jettent au sol, suppliant qu’on les épargne. Ils croient que c’est la fin du monde, qu’elle arrive sous leurs yeux.
Des éclairs jaillissent des chevaliers qui galopent dans l’air, le tonnerre retentit, et voyant ou croyant voir qu’on ne les épargnera pas les Suisses s’en vont en courant, en criant, en pleurant, en hurlant, ils ont complètement perdu la tête.
La troupe des chevaliers s’arrête au-dessus de la tour de Langin, regardant la troupe ennemie fuir au loin. Le calme revient, avec une douce lumière jetant divers reflets colorés, et un arc-en-ciel apparaît au-dessus des anges armés et montés sur des chevaux – car il s’agit, à peu près, de cela. Les cinq Savoyards sourient, et les saluent. Le comte de Langin agite la main et sourit aussi, la visière relevée : on le reconnaît. Les autres chevaliers gardent la visière baissée : on ne sait qui ils sont et on ne le saura jamais. Ils se contentent de baisser la tête en signe d’approbation.
Puis, dans un nuage d’étincelles fines et de paillettes colorées, la troupe céleste disparaît. De petits flocons de lumière tombent sur terre, et s’estompent à leur tour en la touchant, comme une neige qui fond. On ne les reverra jamais, mais le Chablais sera sauvé, il est toujours là, et les Savoyards aussi ! Et le plus beau est que maintenant ils sont devenus amis avec les Suisses, qui se sont rendu compte que les Savoyards étaient de bons gars, et qu’il était inutile de les attaquer. C’est grâce au comte de Langin, je pense.