
Comme beaucoup de mystiques qui ont gravi le pic de Bugarach, j'ai aussi mon expérience à raconter. J'ai essentiellement vécu en Haute-Savoie et à Paris mais, en 2019, je suis parti vivre dans le Languedoc, dans la haute vallée de l'Aude aux mille secrets plus ou moins frelatés. J'ai travaillé à Couiza, au pied de la colline de Rennes-le-Château, ainsi qu'à Limoux, la ville de Joseph Delteil, et j'ai habité à Rennes-les-Bains, où coule une rivière salée alimentée par des sources chaudes, et où sont passés beaucoup de curistes célèbres. Alors les légendes locales ont été découvertes, et le pic de Bugarach en contenait: il donnait aussi l'occasion aux curistes d'effectuer une excursion agréable. D'en haut, on a une magnifique vue. Beaucoup d'anthroposophes, ou officiellement tels, s'en sont mêlés, et Bernard Vergnes, qui est des environs, pourrait en parler mieux que moi. Le plus célèbre d'entre eux reste le maire d'Arques, Déodat Roché, qui fut aussi franc-maçon, et écrivain, spécialiste des "cathares", qu'il prenait pour des anthroposophes du Moyen-Âge. Il a fondé à Arques le musée cathare, et évidemment c'est tout près de Bugarach qui abrite une base extraterrestre, de Rennes-le-Château qui abrite un trésor et dont le curé a été un grand initié qui connaissait le secret de la lignée mérovingienne issue de Marie Madeleine et Jésus, tout est dans le même coin. Seul Montségur est à une heure de route: Roché y a posé une stèle qu'on peut encore lire. Le théosophe Maurice Magre y ayant imaginé le Graal d'autres ont pensé que le sang du Christ était en réalité sa lignée mérovingienne. Constamment on voit, au sommet du pic de Bugarach, des mystiques et des exaltés qui prient les forces cosmiques de bien vouloir les éclairer sur leur chemin de vie ou les rendre plus "ascensionnés". Or je l'ai gravi, deux fois.
La première, il ne faisait pas beau. C'était avec mon fils, venu me voir dans cette lointaine région: lui aussi a habité surtout à Paris et en Haute-Savoie. Bien sûr, nous n'avons rien vu d'extraordinaire, sinon la belle vue en haut dont j'ai parlé: des montagnes lointaines se perdent dans le ciel infini, et les sols verdoyants s'étendent sans aucune trace de ville. On est au milieu de nulle part. Si des extraterrestres voulaient se cacher, ils viendraient là. Du moins, avant que les gens se soient installés dans les environs dans l'espoir de les voir ou d'être "ascensionnés" par leurs "vibrations". Ils sont censés être de "haute fréquence vibratoire". Alors je dis: attention au système nerveux. Jésus était certainement d'une fréquence harmonieuse et moyenne, ce n'était pas un frénétique. Mais passons.
Car j'ai quand même vu quelque chose de singulier - j'ai eu moi aussi ma vision. Soudain, une file de vautours volant ensemble m'apparut, mais de façon curieuse. Car ils volaient les uns à la suite des autres, non pas en se suivant de près, mais en laissant un intervalle régulier entre eux, qui était assez long.. Une corde invisible les attachait mais en les laissant à distance, comme un flux ponctué de façon seulement éparse de corps physiques ailés. Je les voyais surgir l'un après l'autre de derrière les rochers, et suivre exactement la même voie de l'air, qui ainsi prenait peu à peu, sous mes yeux étonnés, une épaisseur dorée, courbe à la source des visions mathématiques des anciens initiés. Car c'est bien en scrutant l'augure que fournissaient par définition les oiseaux pour connaître l'avenir qu'ils commencèrent à calculer les choses, et donc à inventer l'art des nombres: on ne saurait en douter. J'assistais à l'aube des sciences. En même temps c'était certainement un signe, mais je ne l'interprétai pas: à quoi bon? Un rêve peut-être y remédierait, si l'ange qui préside à mon sommeil voulait bien me faire cette grâce. Je me contentai, pour l'heure, de contempler le spectacle offert par le génie des vautours.
Olaf Stapledon disait que les oiseaux de certaines planètes étaient les corps visibles d'organismes magnétiques les maintenant ensemble, et doués de conscience individuelle. Plusieurs photographes et cinéastes ont capturé les étranges formes que les essaims d'oiseaux peuvent créer dans le ciel. En particulier, le grand Terrence Malick s'est laissé aller à les filmer durant de longs instants, restitués dans ses films inspirés: il est clair que pour lui ces figures étaient des signes, car la nature en est à ses yeux remplie, il le fait dire régulièrement à ses personnages. Il ne dit pas de quoi elles sont le signe, mais le réflexe antique existe toujours chez les artistes, et cela ne saurait être fortuit. Même François de Sales disait que les figures naturelles étaient l'expression de la volonté divine, donnant ainsi raison, peut-être inconsciemment, aux anciens augures qui scrutaient le vol des oiseaux: en lui la volonté des astres se reflétait, pensaient-ils, et ils interprétaient ces figures selon les endroits du ciel qu'elles occupaient, c'est à dire les constellations. ils savaient où elles étaient, même en plein jour: leurs yeux voyaient à travers le voile de lumière déposé dans le monde par le soleil. François de Sales ajoutait que pour saisir le sens de ces figures, ce qu'il croyait possible, il fallait d'abord se mettre en relation avec la divinité par l'amour qu'on lui portait: car elle-même rayonnant d'amour, on se liait à elle par-delà les apparences, comme des amants éloignés, dont le cœur n'en bat pas moins à l'unisson, parfois même par-delà les mers: et comme le disait Peire Vidal, le poète occitan du XIIe siècle, les vagues s'écroulant sur la plage sont précisément l'écho de ces battements, elles suivent leur rythme - n'en doutons pas. François de Sales parle d'intelligence du cœur par l'amour divin - d'images analogiques qui alors naissent dans l'âme, et donnent le sens mystique des figures naturelles. Il en donne des exemples qui surprirent jusqu'aux papes, mais en déconseillait la pratique aux laïques, Dieu soit loué! Le premier, son disciple et compatriote Joseph de Maistre enfreignit l'interdit, ce qui embarrassa Rome, mais à quoi on trouva la solution: on recruta le philosophe prophète, on l'intégra à l'ordre des Jésuites, comme son ensevelissement dans leur église turinoise ne permet pas d'en douter. Cependant c'est après qu'il se soit montré prophète que cela advint: jusque-là, il fréquentait les disciples de Louis-Claude de Saint-Martin, à Lyon. La révolution française survenant à Chambéry l'en a éloigné, le remettant, comme Jacques Cazotte, dans le giron du Roi et de l'Église. Ayant fui en Suisse puis en Russie, il échappa à la guillotine fatale à Cazotte. Plus tard, Victor Hugo osa se réclamer de lui dans l'ordre prophétique, même si c'était avec des idées différentes. Et la critique est formelle: Victor Hugo pensait en images. Voilà le secret, dont même Terrence Malick dépend.
Et après mon excursion, j'eus bien un rêve qui me montrait quelque chose: mon ange l'avait forgé. Je vis les mêmes oiseaux, et des gnomes les chevauchaient - des nains, tels que les a peints la tradition populaire. Ils les conduisaient, et ils étaient armés. Ils s'en allaient à l'assaut de quelque chose, ou de quelqu'un. Quoi? Je regardai, dans mon rêve, à droite, pour voir où ils se rendaient. Ils disparaissaient, comme dans le monde éveillé, derrière un autre rocher. Mais une grande clarté en jaillissait, de l'endroit qu'ils rejoignaient. Je gravis la pente caillouteuse et dangereuse, et parvins à la crête. Et là, un grand spectacle s'offrit à mes sens, que je n'oublierai jamais. Une guerre avait lieu entre les nains chevauchant les vautours et des sortes de navettes spatiales qui jetaient des feux concentrés de différentes couleurs, tandis que, au moyen d'une sorte de fusil qu'ils portaient à l'épaule, les nains faisaient aussi jaillir des feux concentrés et lumineux. Et de chaque côté il y avait des morts et des cris. Que signifiait cette bataille? Je n'en sais rien. Mais il me semblait que l'avenir de l'humanité en dépendait - tout au moins en Occitanie, dont ce lieu est un grand centre mystique, un pivot!
Nous connaissons les vieilles légendes relatives au Bugarach. L'endroit est continuellement battu de vents forts, suggérant des esprits vigoureux et rageurs. On dit, on raconte que les gnomes de la terre se sont dressés contre eux, il y a des milliers d'années, et qu'il en est venu le mont Bugarach: il leur servait de défense. Cependant, à son sommet rôdent toujours les ennemis, génies terribles des tempêtes ravageuses! La forteresse de Bugarach, géant pétrifié gardant la terre des cyclones agressifs, se tient ferme sous leurs assauts, après avoir jailli du sol – c'est ce qui a donné son air particulier au rocher, dont les parties les plus anciennes se trouvent au-dessus, ce qui prouve un élan spécifique, une action déterminée. En quelque sorte, un géant s'est réveillé d'un coup, pour offrir une forteresse aux nains à partir de son corps. Et c'est le bon ange de la vallée qui l'a permis, sous la forme d'une fée, d'une femme étincelante marchant si délicatement sur la lande qu'elle ne faisait plier sous ses pieds aucun brin d'herbe. Ensuite la montagne protégeait les bergers. Depuis qu'ils sont partis, le sentiment de protection, demeuré, s'est étendu à l'humanité entière, dans la pensée universaliste mais peut-être mal dirigée de certains mystiques: on a parlé de dôme invisible, de fin du monde, d'extraterrestres, de calendrier maya, mais on a sans doute manqué de modestie. On a voulu dramatiser, augmenter l'importance d'un fait local par manque d'habitude du monde spirituel, dont le moindre éclat est pris pour la main ultime de Dieu par les naïfs qui se laissent dans ce genre de cas envahir par les sentiments mystiques, au lieu de garder la tête froide. Imitons plutôt les anciens initiés qui à partir de la nature ont créé les mathématiques. Ils avaient des visions, mais, comme pour François de Sales, elles étaient calmes, s'accordant harmonieusement avec la vie ordinaire. C'est le but - de l'art, s'entend: de la poésie. Non la folie, comme c'est souvent cru.
Ma vision du Bugarach n'en est pas moins fiable. Elle s'arrêta quand un des gnomes, m'apercevant, cria à l'intention de ses compagnons, et s'élança vers moi avec son vautour. Il épaula son fusil magique, en fit partir un feu violet, et au moment où, épouvanté, je devais le recevoir et certainement en mourir, je m'éveillai, trempé de sueur. Cependant, j'eus la surprise de voir que je n'avais pas retiré mes chaussures avant de me mettre au lit, malgré le souvenir que j'avais que je l'avais bien fait. Et en plus, elles étaient sales, comme si j'avais marché dans une montagne: couvertes de boue. Mes draps en étaient remplis. C'était dégoûtant. Comment cela était-il possible? Quel ange me le dira? En tout cas il en était bien ainsi, et mon conte est fini.