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Jean-Paul Sartre, dans son roman La Nausée, présentait une révélation issue de la pensée matérialiste appliquée à tout l'univers. On se souvient que son personnage, Antoine Roquentin, comprenait soudain que le sens attribué aux choses ne venait que de son propre esprit – et alors les arbres, les voitures, tout lui apparaissait sous la forme d'une pâte immonde, gluante, sans contours, une matière pure, une boue. Ce qui est génial, dans cette idée, est que Sartre a saisi que la forme elle-même n'était pas dans la matière, mais était de nature spirituelle et, en un sens, émanait de notre rapport aux choses, de notre propre esprit. Les réalistes naïfs ne s'en aperçoivent pas, et même la science officielle fait de la forme une qualité de la matière; seul Sartre a vu qu'elle était une qualité évanescente qui, une fois disparue, laisse place à l'expérience du néant qui, s'il reste physique, n'est plus qu'une fange dégoûtante.  

Mais Sartre a oublié une chose: Antoine Roquentin, en tant qu'observateur, restait entier. Ce n'était pas cohérent. Si on y songe bien, le corps humain lui-même, dans la logique matérialiste, et même tout l'être humain n'est que de la viande qui bouge! Valère Novarina en a eu à son tour la révélation, dans son expérience très sartrienne du néant qu'il a cependant rempli de potentialité mystique. Dans L'Acte inconnu, il a déclaré: l'être humain est d'abord de la viande qui parle. Tous les animaux ne sont que de la viande qui bouge. Pourquoi bouge-t-elle, si ce n'est par des forces extérieures mécaniques, des mouvements vibratoires qui l'animent, comme on anime de la viande de bœuf en l'agitant? La parole elle-même n'est qu'un son produit par de l'air qu'on fait circuler dans les épaisseurs de cette viande. Par l'arrière du corps, s'il existe encore un avant et un arrière, il en va de même. Et du point de vue matérialiste, atttribuer plus de sens aux sons de l'arrière qu'aux sons de l'avant est arbitraire. En réalité, c'est là pure illusion. Il n'y a que de la viande qui résonne sous l'effet de poussées d'air. L'être humain, en somme, n'est rien d'autre. Même les pensées ne sont qu'un remuement subtil de la partie grisâtre du morceau de viande global plutôt rouge, et nous les prenons pour des pensées alors qu'il ne s'agit que de liquide gluant circulant selon des forces de gravité complexes dans cette masse grise. Pure illusion, encore, si on pousse la logique matérialiste jusqu'au bout!

On en arrive donc à rire, et c'est le génie de Sartre, de l'avoir toujours permis. Nous croyons que sur Mars il n'y a pas d'êtres vivants, seulement des mouvements de poussière plus ou moins gluante et humide, de temps en temps. Mais qu'est-ce qu'un être vivant sur la Terre, si ce n'est cela? Nous ne reconnaissons pas les êtres prétendus vivants de Mars parce que nous ne parvenons pas à projeter les mêmes illusions sur eux que sur les êtres soi-disant vivants - les morceaux de viande qui se meuvent visqueusement sur la surface de la Terre. Et pourquoi? Parce que nous participons tous, même les animaux, de cette illusion sur Terre, mais que, sur Mars, les morceaux de matière molle qui se déplacent sur la surface ont d'autres illusions, donnant forme fallacieuse à cette boue à partir du néant de leur propre pensée vide! Chaque planète a ses illusions propres, n'est-ce pas. Pour les morceaux de boue martiens leurs propres sons visqueux ont du sens, et pour nous ils n'en ont pas. Nous voyons juste, du coup! Les Martiens sont ineptes, de croire que leurs sons de ventouse transportent des pensées. Pourtant quand ils regardent la Terre ils disent à leur tour qu'elle est inhabitée, parce qu'ils n'y voient que de la viande qui bouge et résonne, siffle et hulule – comme l'eau agitée par le vent peut le faire. Même quand les morceaux de viande se reproduisent ils ne font que se diviser en s'alimentant de la boue visqueuse et humide ambiante - ils ne voient rien d'autre, n'étant pas dans la même illusion que nous, et eux aussi sans doute ont raison, diront les vrais philosophes!

De quoi sont cependant faites ces illusions? Elles sont de la même nature, évidemment, que celle qui met un dieu derrière l'univers, comme le postulait Jean-Jacques Rousseau - la même qui met les anges derrière les planètes, la même qui place des démons sous la surface, la même qui a créé les mythologies et les religions, dans un effort de lier l'illusion à l'illusion, et d'en tisser des mondes illusoires! Et de cette sorte, l'humanisme est lui-même l'illusion d'un esprit pensant habitant un morceau de boue qui fait du bruit par un trou de la tête et agite ses élongations boueuses en différentes parties de sa masse. Comme le disait Rudolf Steiner, on voit de la matière qui s'agite et, du point de vue de l'esprit que le matérialisme appelle une illusion, cette matière est vide, seul l'esprit qui meut, en un complexe de souffles, cette viande sonore qui bouge est réel, substantiel! Car même une philosophie matérialiste qui pérore sur les illusions (généralement celles des autres) ne peut que présupposer, inconsciemment, que les bruits des trous dans la viande qui bouge transmettent du sens, depuis la pensée qui agite l'air dans les poumons pour créer des mots. Et donc, que l'esprit est bien une chose substantielle. Sartre lui-même en réalité le suggérait. On le sait bien. Seul Rudolf Steiner l'assuma pleinement. On lui en veut beaucoup. Car s'il y a bien une illusion à laquelle le philosophe matérialiste veut qu'on croie, c'est que les sons qui sortent de sa bouche sont parmi les rares, dans le monde, à avoir un sens profond! En disant qu'il en allait de même pour tout le monde, et même peut-être, à la façon d'Olaf Stapledon, pour le vent et les étoiles, il relativisait à l'excès l'importance de ces philosophes matérialistes, et c'est quand même relativement rageant. On lui pardonnera quand même, quelque jour prochain.