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La haute vallée de l'Aude, en Occitanie, a donné lieu à bien des fantasmes, qui à vrai dire ne se sont jamais vraiment déployés en mythologie. Quelques éléments fantastiques mêlés à de l'histoire parallèle ou extravagante en ont tenu lieu. On peut les énumérer : le trésor de l'abbé Saunière, curé de Rennes-le-Château ; les rois mérovingiens réfugiés sur cette colline avant même que Guillaume le carolingien n'y fonde un château ; la base extraterrestre sous le pic de Bugarach ; les cathares dans tous les châteaux même reconstruits par les rois de France ; Marie-Madeleine dans ces mêmes châteaux ; un temple du soleil sous Rennes-le-Château ; Marie-Madeleine ayant eu des enfants avec Jésus à Rennes-le-Château et donnant naissance à la lignée mérovingienne ; un souterrain construit par les cathares et n'ayant jamais été fini ; des divinités aztèques rendant visite aux cathares à Rennes-le-Château ; des Celtes parlant la langue d'Adam et Ève à Rennes-les-Bains ; et j'en passe. Rien de tout cela n'est vrai, selon moi, et le plus étonnant est que l'histoire réelle est souvent plus merveilleuse, si on sait la prendre du bon côté, que ces inventions récentes - et même le folklore local l'est.

Je viens de faire allusion à Guillaume le carolingien : c'est le même Guillaume sur lequel on a fait au XIIe siècle de formidables épopées, le montrant combattant des démons et des monstres et, converti, devenu moine à Saint-Guilhem le Désert. Il est d'une importance fondamentale pour comprendre l'Occitanie, d'autant plus que selon la légende il se serait marié avec la princesse païenne d'Orange, après en avoir tué le chef arabe. Elle s'est convertie, alors, sous le nom de Guibourc, et cette alliance entre les Francs du nord, cependant héritiers de la tradition romaine, rationaliste et pragmatique, et la lignée des dames enchanteresses d'Occitanie (et, au-delà, de Wisigothie) est l'essence même de l'âme locale, et explique pourquoi les nobles du Languedoc n'ont pas voulu céder aux injonctions du roi de France relativement aux hérésies du XIIIe siècle, rassemblées sous le nom plus ou moins impropre de cathares. Par ces dames à demi fées les nobles locaux, pourtant d'origine carolingienne, se sont mystérieusement orientalisés, sont devenus sensibles aux idées ésotériques que l'on attribue souvent à Manès - parce que saint Augustin en parle : même ceux qui n'aiment pas saint Augustin raisonnent à partir de ses Confessions. C'est dire son importance.

Manès était simplement un évêque perse tué par un prince zoroastrien. Il ne fut aucunement la victime du catholicisme, comme on a fait croire. C'est juste que saint Augustin a déclaré avoir été séduit par sa doctrine avant d'y renoncer : on en a fait toute une histoire. Comme Augustin est une référence fondamentale de l'Église, certains voulaient par principe penser vrai ce qu'il disait faux. Ce dont on a le droit, même aux yeux de Rome : il n'est pas l'auteur d'un évangile canonique. D'autres lui ont contesté la capacité à avoir raison sur tout : Joseph de Maistre par exemple a donné raison contre lui à Origène, qui pourtant avait été partiellement condamné par l'Église pour excès d'ésotérisme et d'angélologie, et parce qu'il avait fait allusion aux vies antérieures.

Or, pour l'Occitanie, nul besoin, comme l'a fait l'anthroposophe Déodat Roché, d'aller chercher une filiation avec Manès par des voies mystérieuses et des temples du soleil à Rennes-le-Château : d'abord, quoique perse, Manès était bien chrétien et n'adorait pas le soleil, au sens propre. Qu'il ait éventuellement vu le soleil comme le signe ou même la demeure du Christ n'est pas si extraordinaire. François de Sales le disait aussi. Et tout le débat sur les dates de Pâques qui a eu lieu entre les Latins et les Celtes à l'époque de saint Colomban et de ses héritiers directs impliquait précisément que le Christ fût lié au soleil. Ce n'est pas une grande affaire. Tout au plus pourrait-on dire, d'une part que l'Église ne voulait pas en faire un dogme ou même que l'idée s'en diffuse trop publiquement, d'autre part que la théologie moderne s'est détachée complètement de tels liens entre les idées religieuses et les corps cosmiques. Cependant, François de Sales, qui vivait au XVIIe siècle, prouve que le problème du XIIIe n'était pas celui-là. Certes, François de Sales vivait en Savoie, où l'on avait l'habitude de lier la religion à la nature - où l'on était naturellement cathare, si je puis dire : la France était plus rationaliste et abstraite et donc les Français ont pu vouloir s'en prendre aux Languedociens qui politiquement dépendaient d'eux, et l'étaient moins.

Car le problème était également national. C'est dit clairement par les chroniques du temps : les Languedociens se pensent d'un autre peuple que les Français. C'est dit même par ceux qui approuvaient les Français d'attaquer les Languedociens sur la question des hérésies, comme Guillaume de Puylaurens. Il s'agissait en effet d'un problème religieux au sens le plus pratique : l'évêque de Toulouse se plaignait de ne plus recevoir l'argent et le soutien armé auxquels il avait traditionnellement droit. Le comte de Toulouse le laissait tomber, pour ainsi dire. Et il en était ainsi parce que ses vassaux faisaient de même, et jusqu'à son allié le roi d'Aragon, dont certains fiefs étaient dans le diocèse toulousain. Et pourquoi ? Sans doute, effectivement, parce que la sensibilité religieuse occitane s'accordait mal avec les vues plus froides et techniques du catholicisme. Déodat Roché en a parlé avec un certain bon sens : les Languedociens n'avaient pas envie de vénérer les objets et les hommes d'Église, surtout quand ces objets étaient laids et ces hommes vulgaires. En ce sens, ils étaient spiritualistes. Et même si globalement ils continuaient de vénérer la sainte Vierge, le Christ et les anges, comme le montrait le second auteur de la Chanson de la croisade albigeoise, ils invoquaient des points de doctrine pour justifier leur manque d'adhésion à l'évêque catholique et leur refus de lui donner ce à quoi il pensait avoir droit.

Cependant, inutile d'inventer Marie-Madeleine, des extraterrestres, des disciples spéciaux de Manès, des bouddhistes cachés, comme on a fait. La tradition languedocienne suffit à tout expliquer, par trois voies : l'influence arabe, liée donc aux dames épousées par les Francs victorieux ; l'influence arienne, liée aux Wisigoths vaincus localement par les Arabes (et avec lesquels ils se sont bien plus accordés qu'on ne l'admet) ; l'influence antique de Priscillien, premier religieux à avoir été tué pour hérésie. Je reviendrai sur ces trois influences la fois prochaine.