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La dernière fois, j'ai évoqué la question dite cathare : la croisade des Français du nord contre les Languedociens au XIIIe siècle. J'ai admis que l'Occitanie avait été marquée par les traditions orientales et que cela lui avait fait rejeter une Église catholique excessivement liée à son apparence matérielle et corporelle. Le spiritualisme local refusait de vénérer ce qui émanait des anciens Romains comme manifestation de la divinité au sens le plus physique : les objets sacrés, la liturgie, les prêtres. Mais l'origine n'en est pas forcément si mystérieuse, si on regarde l'histoire du Languedoc lui-même.

La première influence est celle des Arabes venus d'Espagne : ils véhiculaient la philosophie grecque antique depuis la Perse, comme l'a rappelé Rudolf Steiner. Et imaginer une filiation directe entre Manès et le Languedoc sans passer par l'arabisme a peu de sens. Plusieurs contes gascons portent la marque claire de souvenirs de l'ancienne mythologie grecque, or les contes des Mille et une Nuits sont dans le même cas. Dans le reste de la France actuelle, le folklore était bien plus émané, en proportion, des anciens Celtes, Latins et Germains. Il est probable que cette présence de l'ancienne mythologie grecque en Occitanie vienne des royaumes arabes - qui n'ont pas été seulement méchants. Dans le roman occitan de Jaufré, la fée qui dirige la terre a un nom arabe signifiant la colline: Djebel. Il est censé appartenir à la tradition arthurienne, mais il a été composé pour le roi d'Aragon, et la mythologie populaire est assimilée à celle de la Catalogne; et cela renvoie aussi bien aux Mille et une nuits qu'aux Celtes. La mythologie arabe elle-même a eu une influence plus profonde qu'on ne veut bien l'admettre. Il faut savoir que, proche de celle des Celtes et des Orientaux, les anges y avaient une forme féminine: ce sont les fameuses houris.

La tradition grecque passée par l'Orient et Gondishapur pouvait cependant être assez abstraite et spiritualiste, en même temps qu'elle demeurait paradoxalement proche de la nature, ainsi que l'a dit plusieurs fois Rudolf Steiner. Saint Thomas d'Aquin se plaignait d'Averroès interprétant Aristote dans un sens spiritualiste qui faisait noyer l'individu dans un grand tout mystique et il est clair que les « cathares » avaient cette tendance. Même les troubadours l'avaient : à la lecture, on peut s'en apercevoir. Et cela, y compris quand ils n'en avaient aucunement conscience, et croyaient être de bons chrétiens, invoquant Charlemagne et ses pairs comme la référence héroïque absolue, ou prêchant les croisades : le penchant était instinctif, et ne relevait pas d'un choix – en tout cas jusqu'à ce que les nobles décident de refuser de donner l'argent théoriquement dû à l'évêque de Toulouse. C'en a été la conséquence politique, évidemment fatale à leur indépendance : le roi de France ne pouvait l'accepter, ou en tout cas il pouvait s'en servir comme d'un prétexte pour mettre au pas les Languedociens.

Le second courant à l'origine de cette défection est bien sûr l'arianisme wisigoth. J'ai dit la dernière fois que le motif des Francs épousant les dames arabes était fondamental pour comprendre l'Occitanie. Mais selon Henry Corbin, l'arianisme et l'Islam entretenaient d'étroits rapports, notamment par le biais de la Gnose : un certain gnosticisme les unissait. Or, on peut tout à fait estimer que la coutume d'épouser les femmes des princes vaincus pour prendre symboliquement possession de la terre existait aussi chez les Arabes vainqueurs. Les Wisigothes converties à l'Islam devenaient la justification du règne des émirs. Il y a donc une filiation remontant par les femmes à l'arianisme. Or, que disait l'arianisme ? Que le Fils n'était pas équivalent au Père, mais d'un rang inférieur : cela revenait à faire de la manifestation physique de Dieu une illusion. Et donc, de l'être humain doué d'un corps physique un être illusoire, n'attendant que de rentrer dans le sein du Père pour connaître une joie sans mélange - et plutôt inconsciente, dénuée de sens de soi, comme dans les traditions orientales, y compris le bouddhisme. Enraciné dans la notion de personne fondée sur l'individu manifesté, la tradition latine ne pouvait l'accepter. Aujourd'hui, elle se prolonge dans le droit américain, fondé sur la personne physique. C'est consacrer l'individu, et le catholicisme de saint Thomas d'Aquin a tendu à confirmer cet individu manifesté dans le monde spirituel. On sait bien que Rudolf Steiner l'a fait aussi, y compris contre une Église catholique devenue en réalité bien plus communautariste, conditionnant la consécration de l'individu à sa soumission à la communauté des croyants. Cela ressortit à l'instinct nationaliste romain, continué en réalité dans le nationalisme moderne - y compris celui de Woodrow Wilson contre lequel Rudolf Steiner a tant protesté.

Mais même dans l'Église catholique des voix discordantes ont entretenu l'ambiguïté et contesté jusqu'au nationalisme romain de l'Église : je pense bien sûr à Pierre Teilhard de Chardin, qui a aussi consacré l'individu porté par le Christ, tout en faisant de celui-ci non l'ange de l'Église seule, mais de l'humanité entière - telle qu'elle est réellement, de nos jours. Ce qu'il concédait à l'Église était seulement l'image d'une telle unité, son symbole préparatoire, mais son rejet des références classiques, méditerranéennes, dit assez qu'il en relativisait l'importance, et explique plus simplement que certains l'ont fait son rejet par sa hiérarchie. Car on en trouve qui disent que ce fut une manigance, mais cela relève du complotisme naïf.

La troisième voie par laquelle l'Occitanie s'est toujours montrée orientale est Priscillien, hérétique du IIIe siècle : il était évêque, et avait beaucoup d'adeptes dans le sud-ouest de la France et le nord de l'Espagne. Il défendait l'idée des vies successives et d'autres encore, également héritées de la Gnose. Il a été mis à mort, et est le premier hérétique catholique à avoir subi ce sort. Les grands saints Martin et Ambroise ont protesté, estimant que les débats spirituels ne pouvaient mener à cela, mais l'empereur les a fait taire : c'est lui qui avait mené le procès de Priscillien, et demandé aux évêques de le déclarer hérétique et sorcier pour que le droit romain, qui condamnait à mort les sorciers, pût lui donner l'occasion de le tuer.

Saint Martin, après cela, ne parla plus jamais aux évêques qui avaient accepté un tel marché, et je rappellerai que c'est par lui que les Francs se sont convertis : c'est lui que Clovis invoqua avant une bataille (contre les Wisigoths) en promettant que s'il l'emportait il se convertirait. Martin est ainsi devenu un patron majeur de la France spirituelle. Les Francs l'assimilaient véritablement à un dieu, et avaient créé un statut spécial pour la Touraine dont il avait été l'évêque. Or, s'il n'était pas hérétique, il avait bien des visions du monde spirituel, dont d'ailleurs les Gaulois se moquaient : car lui était originaire d'Europe orientale, ou centrale. Quand il a défendu Priscillien, l'empereur l'a menacé de le faire déclarer hérétique et sorcier à son tour. Entre le rationalisme latin et la folie hérétique il était l'équilibre même et il est dommage que les Français aient perdu le chemin qu'il avait tracé - soit dit en passant. Ils sont revenus à l'état d'esprit des Gaulois qui se moquaient de lui et même des Romains qui le menaçaient. Tellement dommage! Cela dit rien n'empêche les Français éclairés de renouer avec son fil: la lecture de Rudolf Steiner devrait avoir cet effet, en pays gaulois! Consciemment ou non, bien sûr...

Car l'histoire réelle n'est pas aussi manichéenne que semblait le dire par exemple Déodat Roché : c'est plus compliqué, plus instable, et les catégories et les étiquettes sont toujours trompeuses, par simplification excessive. Elles emmènent facilement les âmes vers les extrêmes - Lucifer ou Ahriman. Pour autant, cette vivacité des faits transpire d'implications spirituelles : oui, des entités angéliques ou démoniaques se sont affrontées derrière les faits historiques, et on pourrait aisément en faire des épopées, qui pourraient être passionnantes et magnifiques si on y évitait la propagande - c'est à dire les points de vue tout faits, les idées obligatoires.

Cela n'empêche évidemment pas la hiérarchie morale, donc les polarités, donc les jugements. Un ange n'est pas un démon. Mais Steiner aidera : saint Martin christique, l'empereur romain ahrimanien, Priscillien luciférien, cela peut se concevoir. Cela évite, donc, le manichéisme naïf.