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Kant

Emmanuel Kant est, dans l'histoire de la philosophie, souvent regardé comme incontournable. Mais des hommes que j'aime et admire s'en sont beaucoup pris à lui, notamment Charles Duits et Rudolf Steiner. Dans sa Seule Femme vraiment noire, publié en 2016, le premier écrivait (p. 26): Le Pion connaît sans aucun doute Kant (par exemple) beaucoup mieux que je ne peux le faire: mais si Kant ne mérite pas du tout la place que lui vaut l'obscurité légendaire de ses écrits, s'il est tout simplement un mauvais écrivain, voire un esprit confus, obtus et paresseux, nous ne pouvons plus dire que le Pion menace la Reine, car elle vient sous nos yeux de le transformer en Morpion.

Derrière ce langage énigmatique, il faut assimiler le Pion à l'esprit qui défend le principe masculin et s'appuie sur le raisonnement, et la Reine à la déesse, la femme par laquelle on accède à l'Esprit vivant – on serait tenté de dire saint. Duits accuse Kant de jouer l'obscurité subtile pour faire croire à son génie.

Dans des conférences données à des ouvriers, Rudolf Steiner (1861-1925), répondant à une de leurs questions sur Kant dont on fêtait un anniversaire, racontait qu'il avait lu, tout jeune, Critique de la raison pure, et que pour lui l'autorité du philosophe du dix-huitième siècle venait bien, en partie, de son style grandiose – et vide. Mais cela allait plus loin. Steiner reprochait à Kant d'avoir prétendu qu'on ne pouvait pas connaître la chose en soi, et que les perceptions humaines étaient des illusions créées à partir d'une réalité insaisissable. Il racontait qu'il avait rencontré des gens tellement imprégnés de cette idée qu'ils s'imaginaient créer le monde à partir de leur propre esprit, de sorte qu'ils le refaisaient à leur guise, supprimant telle ou telle personne qui leur déplaisait. Le fondement de l'agnosticisme moderne trouvait là son essence: la raison ne pouvant pas appréhender le fondement des choses, elle ne devait pas s'y essayer. Mieux encore, le mysticisme d'inspiration faussement bouddhiste y trouve aussi son fondement: la prétention à créer l'avenir ou le chemin qu'on y suit à partir de sa seule volonté dans le pur chaos. Schopenhauer était dans cette perspective. Blaise Cendrars, dans Le Lotissement du ciel, l'interprétait dans le sens qu'un Brésilien inventait dans le ciel une constellation de la tour Eiffel qui devenait vraie. En réalité, il n'en est pas ainsi. Le vrai génie sait que l'homme n'invente que ce qui existe déjà de façon cachée, et que les imaginations mythiques au sens vrai sont celles qui représentent des principes effectifs. De même, le grand homme d'action n'épouse dans son agir que la volonté de l'univers lui-même, et ne crée que par elle: ce que semble créer un homme, un dieu le crée en lui, et le dieu le précède. Joseph de Maistre pourfendait les révolutionnaires parce qu'ils croyaient créer une société à partir de leur intelligence: les grands hommes comme Charlemagne, répondait-il, les grands hommes d'action qui ont réellement créé quelque chose ont d'abord saisi, plus ou moins clairement, plus ou moins intuitivement, la volonté des dieux.

Pour Steiner, de même, on pouvait bien connaître la chose en soi – l'esprit des choses. Certes pas par le seul entendement, il l'admettait, mais par le biais d'une imagination symbolique et pour ainsi dire mythologique qui permettait d'accéder, intuitivement, à l'Esprit. Il reprenait à son compte le romantisme d'un Frederic Schlegel, d'un Novalis ou d'un Schelling – qui allait dans le même sens. Charles Duits aussi: le pôle féminin de l'âme était justement cette intuition emmenant vers l'essence des choses et passant par le monde imaginal cher à Henry Corbin, son ami. C'est par tyrannie du principe masculin dans la tradition philosophique qu'on pouvait prétendre impossible de connaître les choses en soi. Lui-même s'adonnait à l'ésotérisme et à la mythologie – un des seuls en France.

J'ai lu, également, quand j'étais jeune, Critique de la raison pure. Duits et Steiner avaient raison. Le second, dans ses conférences, aborda également l'autre grand traité du philosophe majeur, Critique de la raison pratique. Kant, conscient que si l'esprit des choses était impossible à connaître les principes éthiques devenaient vides, arbitraires, s'emploie à les justifier, pour le bien de la société, mais sans les tirer d'une quelconque exploration d'éventuelles lois morales cosmiques. Non: il les tire de la nécessité. Il faut croire à ceci ou à cela parce que sinon les problèmes seraient trop nombreux. Il parvenait par déduction mécaniste à ces principes nécessaires, conformes à la bienséance, et en lesquels tout homme de bien se devait d'accorder foi. Steiner critique Kant en disant qu'il réclame somme toute la foi aveugle, exactement comme le faisait l'Église catholique, dont Kant était sous ce rapport le continuateur inconscient.

Et, de fait, on trouve encore, là, le corollaire de l'agnosticisme moderne: puisque rien ne peut être connu, il faut se mettre d'accord sur des principes sociaux, en lesquels il faut croire aveuglément, parce que le groupe les a déclarés saints, notamment sous la pression des philosophes – des gens intelligents qui savent ce qui est utile et convenable au corps social. C'est là la spiritualité ordinaire du rationalisme philosophique.

En un sens, Sartre reprenait ces principes, en niant toutefois qu'il y eût la moindre chose en soi. On était donc amené à trouver bon ce qui faisait plaisir – y compris au sentiment de la justice, s'il était présent. Le nihilisme rejoignait l'épicurisme bourgeois. Pas la moindre force morale objective ne confirmait ou n'infirmait une orientation personnelle. Mais les hommes étaient libres de donner au monde le sens qu'ils voulaient. En lui-même, il n'en avait aucun.

Steiner ironisait sur cette idée en disant que cela avait amené le philosophe Eduard von Hartmann, qu'il avait personnellement connu, à dire que la meilleure chose à faire, pour l'humanité, était de placer une gigantesque bombe au centre de la Terre et de la faire exploser. C'était prophétique. Steiner disait Von Hartmann très intelligent: il allait jusqu'au bout d'une logique. Seul le point de départ, qui venait de Kant, était faux! A cette perspective d'une bombe planétaire, disait Duits, l'intuition féminine s'oppose, car, lorsqu'elle donne naissance à un être humain, elle ne peut concevoir que cela soit dénué de sens - et que cet être humain puisse finir sa vie miraculeusement commencée avec elle. Peu importe que les femmes intellectuelles souvent défendent en public le point de vue de Kant: Duits assure que la tyrannie est telle qu'on ne laisse les femmes s'exprimer que si elles adoptent le point de vue des mâles. Il faut en quelque sorte qu'elles aussi reconnaissent en Kant une autorité incontestable, si elles veulent avoir un statut social. Si on dit qu'il est un écrivain mauvais et obtus, on sort de cette espèce de chantage. Aura-t-on son diplôme, alors, je n'en sais rien. Duits et Steiner ne sont pas forcément en odeur de sainteté. Et moi j'ai eu du mal à avoir les miens.