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Samoëns

Avant l'intégration de la Savoie à la France en 1860, Samoëns appartenait à la province savoisienne du Faucigny, intégrée à son tour à la Savoie en 1355. Le nom de Mogenet en vient. En langue locale, le mojhon (prononcez jh comme le th anglais de the) est le veau, et le mojhonier est un gardien de veaux. Sous la forme "Mogenier", on trouve le nom à Sixt, village voisin en amont du Giffre, rivière qui coule dans la vallée et qui prend naissance dans cette commune, au sein d'un cirque splendide qui n'a pas d'issue. De l'autre côté est la Suisse, le Valais.

Sixt à l'origine est une colonie fondée par le Bienheureux Ponce de Faucigny: refusant la seigneurie issue du comté de Genève, il est devenu moine, et a fait venir des Alamans de Suisse alémanique pour peupler l'endroit, étroit et hostile. Samoëns existait déjà: il aurait été fondé par les Burgondes au VIIe siècle. Il existe un Burgonde appelé Samo qui dirigeait un peuple slave appelé les Wendes, futurs Croates. Ensemble ils combattaient les rois francs, notamment Dagobert.

Se mettant d'accord avec lui, ces Wendes se sont convertis au christianisme, ont pris le nom de Croates et sont devenus les alliés des Francs. Quant à Samo, il a disparu sans laisser de trace. Il est bien possible que Dagobert, roi de France et de Bourgogne, lui ait donné en apanage la vallée de Samoëns – dont le nom signifie "Domaine de Samo", en langue gotique.

Samoëns abrita aussi les Gerdil, dont est issu un fameux cardinal du XVIIIe siècle, écrivain, théologien, philosophe en latin, italien et français et dont seuls les catholiques américains publient encore le livre qu'il a écrit contre l'Émile de Rousseau: rejetant l'idée du bon sauvage, il accuse le philosophe genevois de rêver trop – et Rousseau aurait déclaré que ce livre était le seul écrit valable publié contre lui. Je n'ai pas lu ce Contre-Émile – j'ai lu l'Émile – mais un autre ouvrage de Gerdil, que mon grand-père possédait: son Traité des combats singuliers, écrit à la demande du roi de Sardaigne et devant prouver que le duel était impie et d'origine païenne, et même non civilisée: il venait des Germains.

Les Mogenet, cousins du cardinal Gerdil, ont généralement été dans le camp des catholiques et des agriculteurs – dans le camp conservateur, face à des maçons itinérants plus libéraux et mutualistes dans la foulée de Voltaire, dont ils ont d'ailleurs bâti le château à Ferney: il en parle, dans ses poèmes satiriques, pour se moquer de l'évêque de Genève, lui aussi originaire de Samoëns à cette époque, en le disant petit-fils de son maçon. Les maçons au service de Voltaire ont ramené à Samoëns une part de son esprit satirique, c'est un trait qu'à Samoëns on observe, même chez les familles foncièrement catholiques comme était autrefois la mienne. Un poète dialectal, mon arrière-grand-oncle, en a usé en ce sens pour dénoncer le progrès illusoire: j'ai réédité ses poèmes.

Une autre personnalité illustre de Samoëns est Marie-Louise Jaÿ, fondatrice du magasin parisien de La Samaritaine, près de la Bastille. Elle est cause que je suis né à Paris: elle a demandé de l'aide à la famille, car elle était la cousine germaine d'un de mes ancêtres directs. Elle a demandé de l'aide à la fratrie à laquelle appartenait mon arrière-grand-père, qui a été désigné pour y aller, et diriger le personnel. Il a acheté une maison à Fontenay-sous-Bois, près de la gare du train menant justement à la Bastille, et pas trop loin du bois de Vincennes qui ne le dépaysait pas trop de ses chères montagnes. Mais il conserva un vrai culte de la Savoie catholique, et la famille prit l'habitude de se retrouver à Samoëns le 15 août, pour la fête paroissiale de l'Assomption de la Vierge Marie. Il initia aussi une bibliothèque incroyable, ensuite alimentée par son fils: elle était pleine de livres sur la Savoie et d'auteurs savoyards, auxquels se mêlaient Rousseau et Lamartine, et en particulier mon grand père et son père vénéraient, comme de juste, François de Sales et Joseph de Maistre! Et puis mon grand-père a hérité d'une maison de montagne que les Parisiens appellent chalet, et où mon père s'est installé, il y a une trentaine d'années. Des ancêtres l'ont construite, à l'époque de Voltaire et du cardinal Gerdil.

Mon grand-père avait aussi une maison au village, achetée en viager. Elle était bourgeoise et élégante, et je l'adorais. Elle a été vendue à des Anglais. J'y passais mes étés, avec ma grand-mère. Elle était grande, vide, l'infini s'y trouvait. Cela me fait mal d'en parler, tellement je l'ai aimée.

La famille qui s'y rassemblait annuellement était pour moi mythique, et elle se liait en profondeur à l'ancienne Savoie, aux montagnes, aux sommets grandioses, remplis de présences cosmiques. La neige y brillait, reflétant les étoiles. Et les récits sur le duc de Savoie enchantaient le lieu, devenu féerique.

La maison elle-même était magnifique, à l'intérieur, et je rêve encore souvent d'elle.

L'étage supérieur, sous le toit, était tout en bois, et on y entrait par une porte en bois qui sentait bon, qui était comme la porte d'une sacristie – au fond de l'église, sous le retable. Là, immédiatement, un étroit escalier en bois montait vers des chambres, en général occupées par les garçons : entre mes cousins et mon frère, il n'y avait qu'une fille et cinq garçons. C'était comme un théâtre, un lieu magique. On entrait dans une coulisse. L'arrière du retable, où les saints s'animent, images chatoyantes et légères. Couché, je voyais, depuis la lucarne, les orages se déchaîner, les éclairs illuminer ce grenier. Car à Samoëns, entre les deux rangées de montagnes qui bordent la vallée, ils sont fréquents. La vallée du Giffre a au sud la vallée de l'Arve, avec Cluses et Chamonix, et au nord le lac Léman, que l'on connaît bien. En particulier, s'y trouve la vallée de Morzine, en Chablais, magnifique aussi.

Au sommet de l'escalier menant au premier étage, la maison familiale avait des vitraux, une horloge, et la chambre de ma grand-mère, si pure, si sacrée: blanche comme elle, qui était veuve, vouée à saint François d'Assise, pieuse, calme, douce.

Il y avait deux autres chambres, où allaient ma cousine et mes oncles et tantes, selon la période. Dehors, un immense jardin gazonné menait jusqu'à une route de terre blanche, passant derrière les maisons bourgeoises. Depuis, on l'a goudronnée. Une grosse grange était là, aussi, pouvant accueillir une voiture, avec un vieux bassin en pierre qu'on avait rempli de sable, et où on jouait. La grange avait un étage supérieur, sous le toit, et un balcon incroyable, discret, secret, où on pendait le linge. C'était fantastique.

Tout autour de la maison, de petits cailloux blancs faisaient un doux son sous les pieds. C'était toute une histoire, toute un mythe. Quand on y arrivait, c'était si spécial, si ancien, si séculaire!

Et dedans les symboles de Samoëns, du Faucigny, de la Savoie étaient visibles, par des écussons taillés et peints avec soin par mon grand-père. La Savoie, c'est de gueules à croix d'argent. Le Faucigny, c'est palé d'or et de gueules à six pièces. Oh mon Dieu, pourquoi suis-je si ému, en évoquant cela? Cela créait une profondeur légendaire. Il y avait comme de bons génies, dans ces blasons.

Et enfin celui de Samoëns, écartelé, au premier et au quatrième de gueules aux trois pals d'or, au deuxième et au troisième d'azur à un sapin de sinople soutenu d'une chaîne de sept monts de sable aux sommets enneigés d'argent mouvant de la pointe. C'était si incroyable, pour moi, comme le monde spirituel caché derrière les apparences: le blason en était une fenêtre. Ces sapins, ces sept monts enneigés, ô mon Dieu!

Des légendes couraient sur ces monts: les alpages avaient été donnés aux Septimontains par le duc Amédée VIII, le "Salomon de son siècle". C'était si beau. Un monde enchanté, oui, de la féerie à l'état pur. Une porte vers l'occulte scintillant se trouvait dans cette maison, qui en prenait un rayonnement tout spécial.