
Dans le Kerry, durant mon voyage initiatique en Irlande, j'ai soudain longé le pied d'une montagne étrange. Près de la mer, elle était haute, raide, abrupte, mais couverte jusqu'à son sommet d'un tapis d'herbe - comme souvent dans l'Île Verte, où le vent empêche les forêts, quoique la pluie permette la verdure.
Elle était splendide, et rayonnait.
À son sommet, un groupe de rochers gris se dressaient. Or, un panneau annonçait qu'ils n'étaient pas naturels: il s'agissait des ruines d'une citadelle datant de l'âge du fer – de milliers d'années! Mieux encore, son bâtisseur était un roi doté selon la tradition de pouvoirs magiques et que les Gallois eux-mêmes, de l'autre côté de la mer, ont divinisé – comme si ce château avait abrité un dieu, ou bien un être à mi-chemin entre les deux natures, sorte d'elfe, ou de démon! À présent, il ne restait de lui que ces faibles traces et des contes populaires. Mais on sentait, dans la montagne elle-même, une énergie éthérique, reste de son corps glorieux! Elle demeurait comme une nappe, une vapeur, constellant le lieu d'étincelles invisibles, y laissant une vague bouffée d'astres: car c'est bien de l'orbe lunaire, certainement, que venait ce héros, et sa nature captait bien le feu des étoiles!
Et je me dis, en regardant cette superbe élévation verte, que, possiblement, la montagne de saint Patrice, que j'avais gravie, était déjà un lieu de culte dans l'antiquité, et qu'elle aussi était réputée le corps, la relique d'un dieu, peut-être le dieu protecteur de l'Irlande entière. Au Tibet, les montagnes sont la partie visible de divinités terrestres, leur corps: elles s'y placent pour protéger les vallées environnantes, voire tout le pays. Souvent l'esprit détaché s'en manifeste sous la forme de déesses, de fées virginales et reines d'elfes. Milarépa a souvent eu affaire à elles: il le raconte, ou son biographe. Il les a rallia, dit-on, au bouddhisme – les tourna vers les divinités cosmiques, vivant avec Bouddha parmi les étoiles. Car la pesanteur tend constamment à faire pencher les êtres terrestres vers les profondeurs de l'abîme – à les couper de l'âme cosmique. Pour Milarépa – et tous les vrais sages d'Orient – le Bouddha était justement l'être qui avait réorienté les cœurs vers les étoiles, l'esprit pur de la galaxie! Cette ouverture aux plus hautes divinités, quoique diffuses, mal connues, presque impossibles à définir et à dessiner, était indispensable, car l'être humain n'était pas fait pour limiter son évolution à la terre. Il devait continuer sa route au-delà: elle était infinie.
Cependant, à l'époque du Bouddha, cette présence cosmique n'était qu'un pressentiment: cela explique l'apparence d'agnosticisme du bouddhisme, et son refus de dessiner des formes dans l'infini, dans la lumière divine. Toute forme n'était qu'illusion humaine, disait-on à l'époque de Bouddha. Le christianisme a changé cela: la forme humaine, pure et glorieuse, devait s'y voir depuis l'Incarnation et la Résurrection. Il y avait là un chemin, défini par saint Paul, et c'était celui du Fils. De même, Dante, au sommet du Paradis, ne voit ni le Père ni le Saint-Esprit, mais il voit le Fils, il voit un homme. Et ce Fils n'est pas inférieur aux deux autres termes de la Trinité, mais est tout aussi divin. C'était légitimer la personne, lui donner une dimension cosmique, absolue. Saint Thomas d'Aquin confirmait en refusant l'averroïsme, si proche du bouddhisme – l'idée que l'âme, au-delà du corps illusoire, se perd dans la divinité infinie et indéfinissable. Rudolf Steiner, à son tour, consacrait l'individu selon la loi du Fils, qui est aussi le Représentant de l'Humanité qu'il a sculpté. Pierre Teilhard de Chardin est le grand catholique moderne resté fidèle sous ce rapport à saint Paul. Les autres sont bien moins précis. Même Joseph de Maistre ne savait pas réellement quoi penser, à ce sujet.
Et j'aimerais digresser en rappelant l'implication artistique de la chose. Car Steiner a été clair. Si le pressentiment du divin, hors du monde physique, devait légitimement, à l'époque moderne, faire naître l'art abstrait, qui refuse les formes claires – et à cet égard Steiner a salué l'avancée de l'expressionnisme et de l'impressionnisme –, il demeurait encore trop agnostique, bouddhiste et averroïste: il fallait, dans la liberté des couleurs et des lignes, apercevoir, à la fin, en approfondissant le regard dans le monde de l'âme – il fallait voir à nouveau des formes, comme Dante au sommet du ciel, qui voit le Fils. Et il le voit, précisément, au milieu des couleurs de l'arc-en-ciel – ce qui est tellement profond! C'est là le vrai christianisme: artistiquement, il mène à la mythologie, en ce que, dans l'abstraction, il montre les formes du monde spirituel, analogiquement, sur la base de la Trinité et de la divinité du Fils.
Un jour, je l'ai dit, dans un traité de poésie que je voulais adjoindre à mon premier recueil, paru en 1999. Mon éditeur germanopratin osa déclarer que ce n'était pas possible parce que relier la poésie au Christ était priver de liberté les poètes. Donc, me privant moi, poète, de liberté, il refusa de publier cette postface théorique pour sauver la liberté théorique des autres poètes. Plus récemment, des gens se posant comme proches de l'anthroposophie m'ont plus ou moins harcelé parce que je m'adonnais à la création mythologique – ils voulaient rester, et qu'on reste dans l'abstraction qui laisse la pensée à la seule philosophie théorique, au lieu d'entrer imaginativement dans les mystères avec une pensée restée claire, comme le faisait Rudolf Steiner. Finalement, on a vu le résultat: le rejet de Steiner par ces personnes. C'est bien étrange.
Il est donc légitime de ressusciter la mythologie irlandaise, comme le faisait Yeats, et comme j'ai essayé de le faire au pied de la montagne sainte de la divinité héroïque: elle est une manifestation du Fils, elle en est la préfiguration. Cela a été senti, compris, même, par tous les moines irlandais, qui ont rédigé en gaélique la mythologie de leurs ancêtres, pensant qu'elle serait utile aux vrais chrétiens. Ils avaient tellement raison!