
(La dernière fois, dans ce récit mélancolique et énigmatique, j'évoquais les tendances conservatrices et nostalgiques de Ramiel de Saint-Génys, poète genevois maudit : elles lui avaient valu, disais-je, des condamnations jusque dans le temple où la cérémonie de son inhumation eut lieu. Il accusait le monde de ne pas honorer la véritable grandeur – mais on l'a accusé de ne voir dans le monde créé par Dieu que petitesse !)
On connaît tout cela. Un autre puissant Genevois, Guy de Pourtalès, avait évoqué la dissolution de l'ordre social, dans son beau roman de La Pêche miraculeuse, et le sentiment que cela s'accompagnait d'une dissolution de l'ordre moral. Mais ce grand écrivain, dans son beau livre à la grandeur méconnue, avait vu plus loin : il avait compris que les temps nouveaux étaient christiques – d'où le titre, allusif à un tableau de Konrad Witz qui, commandé par le duc de Savoie Amédée VIII, montrait le Christ marchant sur les eaux du lac Léman.
De même que Genève, loin de Jérusalem, de Rome, de Paris, pouvait accueillir le Christ glorieux, de même, l'époque moderne, aussi dégénérée fût-elle en apparence, pouvait l'accueillir aussi – puisque rien ne se faisait sans lui. Le but de l'initié n'est pas de juger des temps et des lieux, des cités et des peuples, mais de saisir le message céleste qu'ils reflètent, toujours. Et Pourtalès, choisissant l'optimisme et la foi, pensait que la relativisation des religions réconciliait les deux rives du Léman – la Savoie et la Suisse, le catholicisme et le protestantisme, les deux pans de la tunique sacrée ! Car il a aussi écrit un livre appelé La Tunique sans couture, allusive à celle de Jésus-Christ : elle avait été déchirée, disait-il, par le grand schisme, et le Léman devait être son raccommodage. Il chantait François de Sales, évêque de Genève exilé à Annecy, comme « le bon évêque des fleurs », et en voyait encore l'ombre éternelle circuler dans les forêts touffues de la rive savoyarde du beau lac. Il espérait que, à l'inverse, les Savoyards regardassent Genève, Lausanne et Neuchâtel comme l'épanouissement de leur âme propre sous un certain angle. Car, au-delà des temps, il conservait le regard braqué sur le royaume de Bourgogne, comme les Suisses initiés qu'étaient Charles-Ferdinand Ramuz, Gonzague de Reynold, Richard Pasquier, Charles-Albert Cingria, Henri-Frédéric Amiel – et comme les Savoyards éclairés qu'étaient Jacques Replat, Léon Ménabréa, Antoine Jacquemoud, Claude-Antoine Ducis, Maurice Dantand, Jean de Pingon.
Chez Ramiel de Saint-Génys, la constatation de l'écart entre l'imaginaire légendaire propre à Genève, nourri de figures bibliques, et la réalité contemporaine, avait au contraire suscité incompréhension et colère – hostilité à l'égard des temps neufs. Il n'avait pas su dépasser l'opposition entre le passé imaginé et le présent vécu, et cela s'était tourné en dépit, en rancœur, en rejet du monde et de son créateur, voire l'humanité en général.
Certes, par principe, il continuait à se dire croyant. Il le faisait pour rester fidèle à la foi de ses ancêtres, et au temps où Genève était une ville radieuse, élégante, raffinée. Mais il ne croyait plus en un dieu agissant, puisque le monde était pour lui fait de gens agissant contre Dieu. Son dieu à lui était une idée immobile, brillant d'un éclat figé dans le ciel des idées, sans scintillement, sans chaleur propres, mais à la façon d'une gravure qui ne s'éclaire que si on lui impose une lampe. Il vénérait des symboles morts – et parlait mystérieusement de la franc-maçonnerie, comme si elle avait, peut-être, conservé la force originelle des symboles qui sous ses yeux fatigués ne s'animaient plus. Il aurait bien voulu en faire partie, mais à condition qu'elle honore tout particulièrement les emblèmes éternels de la Genève calviniste. Il regardait, en soi, la statue aux yeux clos qui servait à la cité de Calvin de tutelle, l'ange pétrifié de la belle ville lacustre, et il le vénérait sans expliquer son immobilité autrement que par la faute d'autrui – et sans voir que, derrière, une forme plus chatoyante, à l'allure de déesse (de déité allobroge), était encore animée, luisante, et que l'éclat de la statue chrétienne ne pouvait être rétabli qu'en fondant les deux. Qu'il n'y avait même là rien de païen, de sacrilège, que c'était bien ce qu'avait voulu le Christ en marchant sur les eaux du Léman, chez Konrad Witz : être porté par la fée au visage de cygne qui anime les eaux du lac, dont elle était la déesse. Elle l'avait porté, et volontiers, et le Christ lui en avait marqué de la reconnaissance. Par elle la statue de l'ange pouvait ouvrir ses yeux de diamant, et les faire briller à nouveau sur les hommes !
J'avais quelque temps fréquenté Ramiel de Saint-Génys – tentant de lui expliquer ces choses. Mais il n'avait guère écouté : il avait peur, au fond, de devoir imaginer des entités agissantes hors de portée des hommes ; il les préférait comme symboles identitaires et communautaires, susceptibles ainsi de nourrir son amour-propre !
J'aimais, toutefois, ses références aux symboles genevois : ils attestaient d'une foi appréciable, si elle ne pourrait jamais à elle seule, sans doute, déplacer la moindre montagne ! Et puis il avait fait des recueils de poésie qui pouvaient s'avérer touchants. Indépendamment de l'illusion personnelle qu'une mythologie de soi représente toujours plus ou moins, j'aimais le merveilleux de ses allusions symboliques, croyant que celles-ci dévoilent toujours quelque chose du monde divin, même de façon très réfractée, très appauvrie. Ceux qui fulminent contre le merveilleux parce qu'il ne serait pas pur veulent en réalité le supprimer : car il n'est jamais pur. Il leur fait peur, et ils trouvent des prétextes.
Cependant, la déperdition des formes traditionnelles au profit du morcellement social désarçonnait les poètes qui, tel Ramiel de Saint-Génys, puisaient leur énergie créatrice dans l'adoration de figures qu'ils voulaient regarder comme absolues et éternelles. Et comme un esprit vivant, mais inconnu et angoissant modelait, détruisait, reconstruisait, dissolvait, ressuscitait sans fin les vieilles formes, finalement Ramiel préférait vénérer les dieux morts qu'étaient les idées qui personnellement lui faisaient plaisir – parce qu'il s'y était habitué depuis l'enfance, sous l'influence plus ou moins consciente de sa mère, de son père, et de ses oncles et tantes à demi oubliés.
(À suivre.)