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Brigid

Durant mon voyage en Irlande, je réfléchissais à la fois à ce que les commentateurs prétendent systématiquement, selon quoi la sainte patronne de l'Irlande Brigitte est en réalité la déesse païenne Brigid christianisée et humanisée, et à ce que j'ai lu dans les vieux textes irlandais traduits, selon quoi les fées annonçaient aux méchants druides leur juste rétribution par la venue des apôtres du Christ – en particulier saint Patrice, précisément ami réputé de sainte Brigitte.

J'ai pu, alors, douter de l'idée de l'origine païenne de Brigitte en faisant remarquer que les Irlandaises pouvaient bien avoir reçu le nom de déesses du temps de Patrice – comme moi j'ai reçu, de mes parents, le nom de l'évêque de Reims qui a baptisé Clovis et que le christianisme a divinisé, en le déclarant saint, pareil aux anges, trônant au Ciel, et en racontant qu'il parlait dès les premiers jours qui ont suivi sa naissance ! Comme le nom de Remi, celui de la ville de Reims et celui du peuple qui l'a fondée, les Rèmes, ont une relation évidente, on pourrait aller jusqu'à dire que Remi était en réalité la personnification du principe tutélaire, l'humanisation du génie des Rèmes, ou de Reims. On sait, en effet, que les Gaulois avaient comme divinités les plus claires les protecteurs invisibles de leurs tribus, de leurs cités, et on peut tout à fait songer que Remi n'est qu'une invention chrétienne pour caractériser la divinité protectrice de Reims.

Cela expliquerait les nombreux miracles qu'on lui attribue, dont celui d'avoir reçu du ciel, plus exactement d'une colombe, le saint Chrême dont on oignait le front du roi de France lors de son sacre : on entendait par là le dépôt dans l'église cathédrale de Reims de la qualité miraculeuse de l'huile. Il a été reçu par l'esprit tutélaire de la cité, placé par les chrétiens dans l'église cathédrale. Mais on peut raisonner autrement, et dire que saint Remi portait un titre qui faisait de lui, de son vivant, l'incarnation de ce principe tutélaire, sa manifestation. Il était l'ange de la cité, et s'appelait Remi pour cette raison. On peut encore raisonner de la façon suivante, plus ésotérique : il incarnait effectivement le dieu tutélaire en question, était l'incarnation effective d'un ange, ou d'un génie, et les miracles sont historiques en ce sens, parce qu'incarnant un ange, ou un elfe, il avait des pouvoirs magiques. Son humanité lui aurait permis, en quelque sorte, de se convertir au christianisme, puisque le Christ était lui-même un Dieu fait Homme : il marchait à sa suite, l'imitait, à moindre échelle, depuis le ciel. Les dieux celtiques, ainsi, ne se seraient convertis au christianisme qu'en prenant forme humaine. D'un point de vue mythologique, au sens païen du terme, il pouvait être le fils de cet ange des Rèmes, ou de ce génie des Rèmes, ayant pris par exemple la forme d'un oiseau, d'une colombe, comme c'était souvent le cas des dieux bretons : un lai de Marie de France le montre, mais aussi un fragment de poème sur la conception de Merlin, fils effectif d'un homme-oiseau. Saint Remi serait de la même étoffe – serait une sorte de Merlin gaulois, et Clovis entre ses mains répéterait ainsi Arthur. Oui mais voilà, on a retrouvé des textes de saint Remi, il a vraiment existé, selon les historiens, il a réellement été un homme de chair et de sang, tandis que pour Merlin on n'en sait rien. La même différence, du reste, apparaît entre Clovis et Arthur. Un siècle les séparait : les Francs et les Rèmes semblent appartenir à l'histoire, étant postérieurs à la romanisation et à la christianisation, tandis que les Bretons du temps d'Arthur continuent d'appartenir à la légende, n'étant qu'à demi chrétiens et pas du tout romanisés, à ce que les textes disent. Tout cela est mystérieux. Mais il est clair, pour les mythanalystes, que la légende de saint Remi ne fait pas que répéter le baptême du Christ dans le Jourdain par saint Jean Baptiste, avec la colombe flamboyante, comme le disent les commentateurs : l'archétype est aussi celui du roi Arthur éclairé par Merlin.

Mais revenons à sainte Brigitte. Une femme de chair et de sang, incarnée pleinement, a pu porter ce nom, quoiqu'il fût celui d'une déesse : je porte bien le nom de saint Remi, quoiqu'il ait pu être un dieu. Je ne suis pourtant pas son simple reflet fallacieux dans la réalité extérieure, physique, je ne pense pas ! À moins que ce monde ne soit qu'un grand rêve, une vaste plaisanterie, et que je ne fasse qu'imaginer exister – et qu'en réalité je ne sois que la manifestation illusoire du principe illustré par la légende de saint Remi ! Je vous parle, et mon corps est une enveloppe, un déguisement, et même mon âme – il ne s'agit que d'une âme fabriquée, programmée et remplie du faux sentiment de soi, comme dans la science-fiction les robots, les hommes artificiels. Hum. C'est vertigineux. Mais c'est aussi pour cela que ces histoires de science-fiction nous plaisent : ces robots ne parleraient-ils pas de nous ? Ne sommes-nous pas simplement les manifestations illusoires, illusoirement douées d'un sentiment de soi, d'êtres que nous ne voyons pas, et qui nous fabriquent ? Il peut y avoir de cela, et en même temps ces histoires de science-fiction sont belles quand on voit naître, dans ces êtres artificiels, un vrai sentiment de soi qui les rend en réalité égaux à leurs créateurs. Et donc, il n'est pas sûr que je ne sois que la manifestation de l'être divin qui antérieurement à moi a porté mon nom, et qui était le génie de Reims, et dans une large mesure celui de la France franque, de la France du nord, du royaume des Francs qui a d'abord occupé la Gaule belgique : car c'est un fait peu connu, mais l'ancienne Gaule belgique ne se recoupe pas seulement avec l'actuelle Belgique, aussi avec le Champagne, la Picardie et même l'Île de France, pour la partie qui est au nord de la Seine – île de la cité comprise, ce qui renvoie à Paris, à son cœur. Cette ville était à la frontière entre la Gaule et la Gaule belgique, en quelque sorte elle la gardait depuis la Gaule belgique, et cela en dit beaucoup. Clovis, en s'installant à Paris, marquait son ambition – de conquérir la Gaule celtique après la Gaule belgique. La France est donc aussi un empire.

En tout cas, de la même façon que pour saint Remi, même si l'histoire selon laquelle Brigitte serait une déesse humanisée par les chrétiens par stratégie était vraie, cela ne changerait pas forcément sa sainteté : elle peut justement être une de ces fées approuvant la venue de saint Patrice, apôtre des Irlandais – et pour ainsi dire leur reine, et devenue, de ce fait, son effective amie ! Elle serait, donc, le génie de la terre d'Irlande se réjouissant que celle-ci se convertisse à la loi du Christ – selon le mot d'un poète chrétien de Rome, Prudence, qui, doutant que le génie de Rome, dont avaient parlé les poètes, existât, n'en affirmait pas moins que, si c'était le cas, il se félicitait certainement que Rome se fût vouée au Christ, le seigneur du monde !

Naturellement, en Irlande, le rationalisme romain n'était guère de mise, et on ne doutait pas que les génies du lieu ne fussent des réalité : il fallait donc qu'ils bondissent de joie en voyant arriver saint Patrice et, de même que les démons des montagnes tibétaines, en rencontrant Milarépa, sont devenus bouddhistes – de même, ces elfes se sont convertis au contact de Patrice au culte du Christ ! Cela est induit.

Ce qui soutient cette idée est que saint Patrice était réputé ami des anges : dans sa légende, l'un d'eux le visitait chaque semaine, lui disant ce qu'il fallait faire, le conseillant, lui indiquant les chemins à prendre et les évêques à titulariser. Il portait, selon la tradition, le nom de Victorinus, et le saint y fait allusion dans sa Confessio. Qui sait si cet ange n'avait pas, en réalité, le visage d'une radieuse femme, assimilée par les initiés à la déesse Brigid, secrète servante du Christ ? L'assimilation des fées aux anges par les Irlandais est illustrée par plusieurs faits patents, comme par exemple la traduction, dans les textes latins, de ce qu'en irlandais on nommait Sídhe (prononcez shī), en "Colline des Anges", ou le thème, mentionné par le poète Yeats, de la lutte des elfes autour des morts, répercutée par les combats d'anges et de démons sur le lit des défunts des textes chrétiens – notamment la Vie de saint Colomba, justement d'inspiration irlandaise.

Le christianisme apparaissait comme l'embellissement, l'amélioration, la transfiguration de la religion ancestrale – ne s'opposant pas à elle, mais l'accomplissant, voire la révélant: il lui donnait son sens caché, dans l'esprit des Celtes. Cela explique, par exemple, la christianisation du Graal. Les fées, selon les moines irlandais, se sentaient mieux dans les églises chrétiennes que dans les temples druidiques, et c'est pourquoi de la déesse Brigid, amie angélique de saint Patrice, on a pu effectivement faire une sainte humaine, vénérée par l'Église catholique d'Irlande...

Car, somme toute, les entités spirituelles ont un libre arbitre : l'intellectualisation moderne oppose illusoirement deux doctrines religieuses distinctes, en réclamant des gens qu'ils choisissent un camp. On croit défendre le paganisme contre le christianisme, et on oublie de demander leur avis aux divinités concernées.

Peut-être parce qu'on ne croit pas réellement à leur existence : on chercherait, surtout, des arguments pour s'attaquer au christianisme... Est-ce possible ? Je n'ose y croire.