Le choix de Rudolf Steiner de faire intervenir, dans le processus éducatif, ce qu'on pourrait appeler globalement le merveilleux (mythes, contes, allégories) est souvent mal compris : l'objet est principalement de donner forme au penchant de l'enfant, entre sept et quatorze ans, à l'imagination active. Cela existe de toute façon. Mais les récits qui font intervenir le merveilleux d'une façon saine éduquent précisément cette propension à l'imaginaire. Combattre frontalement ce penchant de l'âme de l'enfant en imposant d'emblée une vision rationaliste du monde n'aide en rien l'enfant : cela le blesse intérieurement, et la confusion précisément s'installe entre le tableau naturaliste des choses et la faculté imaginative, précipitant l'enfant dans l'illusion d'un réalisme qui dit tout de l'univers, et ne laisse rien à l'accueil de ce qui est différent, autre – à la partie qui reste à comprendre.
Et pourtant, on a vu, au nom de la science et de la raison, plusieurs organes de presse s'en prendre avec virulence, en France, aux écoles Steiner parce qu'elles accueillaient libéralement les mythes et le merveilleux. On a vu successivement Le Monde diplomatique puis Franc-Maçonnerie Magazine attaquer ce choix pédagogique, et chercher à le diaboliser notamment par le problème posé par la « mythologie germanique » : Thor, Wotan, Loki... L'allusion au nazisme était claire, et témoignait d'une mauvaise compréhension des vrais enjeux éducatifs actuels. Mais elle témoignait également d'une connaissance excessivement faible de la culture réelle de notre temps, sous influence anglophone.
Les enfants sont, de fait, abreuvés de mythologie germanique. Il y a quarante ou cinquante ans, on a tenté de restreindre sa diffusion dans d'autres secteurs de l'activité culturelle que l'éducation. Les comic books américains ont commencé à répandre dans le monde leurs histoires fantaisistes, et parmi elles l'artiste Jacob Kurtzberg (« Jack Kirby »), fils d'un immigré autrichien de confession juive, eut l'idée de ressusciter le personnage de Thor, en lui donnant une identité secrète parmi les médecins de New York. La série eut un énorme succès, et la censure, en France, cherchait à le limiter en l'interdisant aux enfants. Mais cela n'a servi à rien, la vague a tout emporté, on a même fini par en faire des films, souvent inspirés de Richard Wagner.
L'école littéraire anglaise des Inklings comportait, dans ses rangs, l'anthroposophe Owen Barfield. Leur idée était que l'éducation de l'enfant passait utilement par le merveilleux, ce qu'on nommait alors encore le fairytale. Et dès 1925 Barfield fit paraître le conte The Silver Trumpet, à la fois fantastique, mystérieux, psychologique et éducatif. Ses amis C. S. Lewis et J. R. R. Tolkien lui emboîtèrent le pas avec un succès mondial qui fut à son tour une déferlante, soutenue par le cinéma hollywoodien. Or, de nouveau, ces auteurs se nourrissaient de « mythologie germanique », et ne le cachaient nullement. À quoi sert une résistance dérisoire à cette « mythologie germanique » en 2024 ? Dans la mesure où les écoles Steiner font le choix de l'invoquer, elles sont bien dans l'air du temps, et c'est Le Monde diplomatique et Franc-Maçonnerie Magazine qui apparaissent comme réactionnaires. La pédagogie Waldorf même rétablit cette mythologie dans toute sa profondeur spirituelle et morale, résistant bien mieux à la tendance à la fantaisie vide de sens du cinéma hollywoodien. Sous ce rapport, ce sont les écoles Steiner qui ont une approche « scientifique », puisqu'elles remontent à la source de cette mythologie déformée.
Il est important de ne pas abandonner ce principe du merveilleux éducatif. Les surréalistes, en France, le soutenaient totalement aussi. André Breton dénonçait tout naturalisme dénué de merveilleux, et allait jusqu'à dire que l'imagination poétique pouvait avoir une portée scientifique. Son disciple, Charles Duits, assénait qu'une civilisation dont l'éducation ne s'appuyait pas sur l'imagination était condamnée. Et quelle raison aurait-on d'y excepter la « mythologie germanique », ou tout autre mythologie que l'humanité a produite ? La construction européenne de la paix et de la civilisation implique aussi la prise en compte totale et complète de la tradition allemande, parmi les autres. Là encore, un combat qui opposerait la « mythologie germanique » à celle des Grecs, par exemple, serait dénué de sens. Ou à celle issue de la Bible, même : la mythologie chrétienne, ou judéochrétienne, pourrait-on dire. L'humanité moderne, universaliste, ne saurait faire d'exception.







