
Pierres de construction est le journal de la branche Christian Rose-Croix de la Société anthroposophique suisse. Dans son numéro de Pâques de cette année, le 178, je suis revenu sur un problème lié à la présence de la mythologie germanique dans les programmes des écoles Steiner. Certains intellectuels à tendance marxiste, rationaliste ou scientiste s'en sont pris à ces écoles pour la présence en leur sein du merveilleux en général, et en particulier de la mythologie germanique. Dans mon article, je montre que, à notre époque, cette mythologie, par le biais de la culture américaine, est omniprésente, et que s'en prendre à elle n'a pas de sens. J'aurais pu ajouter que, dans la culture classique européenne, elle est bien présente aussi. Sans doute, on va faire remarquer que Richard Wagner avait des tendances nationalistes excessives, qu'il participait du nationalisme allemand qui a fait du mal. Charles-Marie Leconte de Lisle, même s'il était plus fasciné par la mythologie celtique, a mis en vers, dans ses Poèmes barbares, des légendes germaniques, en particulier tournant autour de Siegfried, ou des Elfes. Mais on pourra faire remarquer que lui aussi était nationaliste, et mis au banc de la communauté poétique patrimoniale. Je confesserai que c'est le premier poète français que j'aie lu, voici pourquoi: son poème des Elfes était dans un manuel scolaire utilisé dans le collège public où j'étais, à Annecy. Je le trouvai beau, et, fasciné par les Elfes à cause de Tolkien, mais voulant me lier à la grande culture française, je demandai à ma mère de m'acheter tous les Poèmes barbares, ce qu'elle fit. Je ne le regrette pas, et garde de l'affection pour Leconte de Lisle, plus grand qu'on ne le dit. Ensuite j'ai lu La Légende des siècles de Victor Hugo et pour moi la poésie est d'abord épique: c'était déjà le principe antique. Que les Gaulois ne le partagent pas m'indiffère. Ils ont simplement tort. Je dirai plus. Nos chansons de geste sont d'inspiration franque et même si les symboles en sont tirés de la Bible, puisqu'il s'agit en leur sein de raconter les exploits des Francs convertis, plusieurs symboles de la mythologie germanique y persistent. Dans Huon de Bordeaux, en particulier, des éléments majeurs de la tradition germanique ont été conservés. Et même dans Perceforest. La mythologie germanique est donc constitutive de l'âme française. En réalité, les motifs des chansons de geste sont souvent des symboles mythologiques de l'ancienne Germanie christianisés. Le cor de Roland fait-il allusion à la trompette de l'ange dans l'Apocalypse de Jean, ou au cor de Heimdall dans l'Edda? Les deux. Si on pourchasse la mythologie germanique, c'est parce qu'on a peur du refoulé, comme dirait Freud: on ne veut pas s'avouer que les Français sont surtout des barbares qui ont pris des airs romains. On en a honte, on veut faire croire qu'on descend naturellement des Romains. Cela se vérifie en français: c'est la langue la plus éloignée du latin parmi celles qui en viennent. Beaucoup de ses traits sont manifestement liés à la façon dont les Francs parlaient le latin. Les mots germaniques y sont particulièrement nombreux et fréquents, importants. Pour le faire oublier, les grammmairiens ont latinisé toute l'orthographe, contre l'usage parlé. C'était pour faire oublier le caractère germanisé du latin de Gaule. On s'en prend à la tradition germanique, et même peut-être à Rudolf Steiner, pour chasser ce refoulé dont on a honte, parce qu'il semble ne pas donner le titre d'empire succédant à celui des Romains, de phare de la Civilisation. Hélas, pourquoi mentir? Oui, l'âme française a au fond d'elle la tradition germanique, et même la mythologie germanique. Oui, en plus d'être le glorieux successeur de l'ancienne Rome, le France est simplement un pays gaulois dirigé par les Francs, des Germains. Pourquoi en avoir honte? C'est tout naturel. Et cela permet aussi de trouver son âme, ou son essence, face aux empires maintenant plus grands à l'ouest et à l'est: l'âme de la France n'est pas forcément d'être le plus beau royaume du monde. C'est aussi une spécificité naturelle, qui comprend la mythologie germanique. Ouvrons-lui grand les bras, comme a fait Leconte de Lisle, ou même Hugo quand il a bellement évoqué les exploits de Roland et Olivier. Quoi qu'il en soit, voici dessous l'article publié dans Pierres de construction.
Le choix de Rudolf Steiner de faire intervenir, dans le processus éducatif, ce qu'on pourrait appeler globalement le merveilleux (mythes, contes, allégories) est souvent mal compris : l'objet est principalement de donner forme au penchant de l'enfant, entre sept et quatorze ans, à l'imagination active. Cela existe de toute façon. Mais les récits qui font intervenir le merveilleux d'une façon saine éduquent précisément cette propension à l'imaginaire. Combattre frontalement ce penchant de l'âme de l'enfant en imposant d'emblée une vision rationaliste du monde n'aide en rien l'enfant : cela le blesse intérieurement, et la confusion précisément s'installe entre le tableau naturaliste des choses et la faculté imaginative, précipitant l'enfant dans l'illusion d'un réalisme qui dit tout de l'univers, et ne laisse rien à l'accueil de ce qui est différent, autre – à la partie qui reste à comprendre.
Et pourtant, on a vu, au nom de la science et de la raison, plusieurs organes de presse s'en prendre avec virulence, en France, aux écoles Steiner parce qu'elles accueillaient libéralement les mythes et le merveilleux. On a vu successivement Le Monde diplomatique puis Franc-Maçonnerie Magazine attaquer ce choix pédagogique, et chercher à le diaboliser notamment par le problème posé par la « mythologie germanique » : Thor, Wotan, Loki... L'allusion au nazisme était claire, et témoignait d'une mauvaise compréhension des vrais enjeux éducatifs actuels. Mais elle témoignait également d'une connaissance excessivement faible de la culture réelle de notre temps, sous influence anglophone.
Les enfants sont, de fait, abreuvés de mythologie germanique. Il y a quarante ou cinquante ans, on a tenté de restreindre sa diffusion dans d'autres secteurs de l'activité culturelle que l'éducation. Les comic books américains ont commencé à répandre dans le monde leurs histoires fantaisistes, et parmi elles l'artiste Jacob Kurtzberg (« Jack Kirby »), fils d'un immigré autrichien de confession juive, eut l'idée de ressusciter le personnage de Thor, en lui donnant une identité secrète parmi les médecins de New York. La série eut un énorme succès, et la censure, en France, cherchait à le limiter en l'interdisant aux enfants. Mais cela n'a servi à rien, la vague a tout emporté, on a même fini par en faire des films, souvent inspirés de Richard Wagner.
L'école littéraire anglaise des Inklings comportait, dans ses rangs, l'anthroposophe Owen Barfield. Leur idée était que l'éducation de l'enfant passait utilement par le merveilleux, ce qu'on nommait alors encore le fairytale. Et dès 1925 Barfield fit paraître le conte The Silver Trumpet, à la fois fantastique, mystérieux, psychologique et éducatif. Ses amis C. S. Lewis et J. R. R. Tolkien lui emboîtèrent le pas avec un succès mondial qui fut à son tour une déferlante, soutenue par le cinéma hollywoodien. Or, de nouveau, ces auteurs se nourrissaient de « mythologie germanique », et ne le cachaient nullement. À quoi sert une résistance dérisoire à cette « mythologie germanique » en 2024 ? Dans la mesure où les écoles Steiner font le choix de l'invoquer, elles sont bien dans l'air du temps, et c'est Le Monde diplomatique et Franc-Maçonnerie Magazine qui apparaissent comme réactionnaires. La pédagogie Waldorf même rétablit cette mythologie dans toute sa profondeur spirituelle et morale, résistant bien mieux à la tendance à la fantaisie vide de sens du cinéma hollywoodien. Sous ce rapport, ce sont les écoles Steiner qui ont une approche « scientifique », puisqu'elles remontent à la source de cette mythologie déformée.
Il est important de ne pas abandonner ce principe du merveilleux éducatif. Les surréalistes, en France, le soutenaient totalement aussi. André Breton dénonçait tout naturalisme dénué de merveilleux, et allait jusqu'à dire que l'imagination poétique pouvait avoir une portée scientifique. Son disciple, Charles Duits, assénait qu'une civilisation dont l'éducation ne s'appuyait pas sur l'imagination était condamnée. Et quelle raison aurait-on d'y excepter la « mythologie germanique », ou tout autre mythologie que l'humanité a produite ? La construction européenne de la paix et de la civilisation implique aussi la prise en compte totale et complète de la tradition allemande, parmi les autres. Là encore, un combat qui opposerait la « mythologie germanique » à celle des Grecs, par exemple, serait dénué de sens. Ou à celle issue de la Bible, même : la mythologie chrétienne, ou judéochrétienne, pourrait-on dire. L'humanité moderne, universaliste, ne saurait faire d'exception.