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(Dans le dernier épisode de cette série impressionnante, nous avons laissé le défunt Ramiel à ses symboles morts, beaux mais froids, et qu’il accusait les temps modernes d’avoir tués, un peu comme René Guénon dans Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps – sans voir que les symboles reprennent vie seulement quand le poète saisit le manteau de la Muse – voire dénoue sa ceinture. Mais se plaindre est souvent plus facile, cela n’implique pas d’aller dans sa grotte – froide, effrayante, pleine de monstres. Ceux-ci ont toutefois été placés à dessein par la Providence, et accuser est inutile, nous sommes nés pour trouver des voies d’accès.)

La mort de Ramiel de Saint-Génys, quoi qu’il en soit, fut suivie d’un événement particulièrement pénible : son enterrement.

Loin de rendre hommage à ses qualités, le pasteur le crucifia. Ne tenant aucun compte de sa foi traditionnelle affichée, il condamna en termes explicites ses idées rétrogrades, dénonçant ce qu’il appelait son rejet de l’autre.

Il est vrai, je n’y prenais pas garde, les accusations de Ramiel de Saint-Génys contre ceux qui selon lui avaient détruit la belle civilisation protestante de Genève se concentraient souvent sur des communautés spécifiques, comme s’il fallait trouver un malheureux coupable. Nous avions eu bien des différends à ce sujet, et comme j’ai des origines juives je pouvais être suspect, mais il n’osait pas aller jusque-là : c'est interdit.

Il se vengeait sur les autres communautés - parmi lesquelles n’étaient pas vraiment les Savoyards non plus. (Car j’appartiens aussi à celle-là.) Il les méprisait, sans doute - comme arriérés et catholiques -, mais évidemment ses reproches portaient davantage sur des groupes d’origine plus éloignée dans l’espace.

Cependant, il ne s’y attardait pas tant, et il se déchaînait surtout contre les progressistes de l’école de Jean-Paul Sartre, le mainstream qui domine l’Occident et qui selon lui avait fait tout le mal qu’on voyait, avait vidé les vieux symboles de leur énergie initiale. Et apparemment, le pasteur en était passablement scandalisé.

Mais il y avait autre chose. Car voici que soudain, sa litanie de reproches s’arrêta.

Ayant annoncé, en effet, qu’il voulait donner un exemple de la mauvaise vie qu’avait menée Ramiel de Saint-Génys, il se mit à balbutuer, avant d’être frappé de mutisme. Ses yeux, au souvenir douloureux, s’ouvrirent tout grands, regardant dans le vide un monstre effrayant. Puis, se reprenant et se râclant la gorge, il reprit son récit, la voix tremblante. Il avait les larmes aux yeux.

Et voici ce qu’il raconta : un jour, à sa demande, il s'était rendu chez lui. « Il m’avait appelé pour me dire qu’il ne se sentait pas bien, continua-t-il : qu’il avait peur. Et il voulait évoquer son salut, et les affaires de la religion. Je lui donnai rendez-vous, fis quelques courses, puis m’habillai, de façon appropriée pour la visite convenue.

« Comme c’est tout près j’y allai à pied. Je frappe, et j’entends une faible voix qui me dit d’entrer. Je pousse la porte, entre, et une odeur suffocante me saisit aux narines. Une odeur pleine d’effluves délétères, une odeur atroce, immonde.

« Vous savez que parfois quand j’ai des fortes émotions, je vois des choses… Dieu me fait la grâce de distinguer sa main et celle du malin derrière les apparences.

« Dans le couloir un peu sombre qui s’étendait devant moi, je distinguai, montant du sol, ou venant de la chambre au fond, une sorte de vapeur animée curieusement, comme si elle était douée de volonté propre. Elle était jaune, sale, immonde, et c’est d’elle que venait la puanteur. Et voici que, à la hauteur d’un homme petit, je vis deux yeux ronds et gris qui me regardaient, dans cette vapeur : et ils étaient braqués sur moi. Cruels et narquois, ils étaient remplis de malignité et de moquerie - étaient véritablement émanés de Satan.

« Je prononçai quelques mots de conjuration que mon vieux maître, professeur de théologie à l'université de Lausanne, m’avait appris dans ma jeunesse, et fermai les yeux, attendant leur effet.

« Quand je les rouvris, la vision avait disparu. Mais la voix de Ramiel de Saint-Génys se fit entendre à nouveau, faible et chevrotant : elle venait de la chambre du fond. M’armant de courage et me pinçant le nez, j’avançai. Ce n’était pas la première fois que je me rendais chez des gens dont la situation était difficile, au seuil de la mort et isolés, mais cette fois, je sentais que quelque chose de tout particulier était en jeu - une présence spécifiquement démoniaque. Une idée profondément abjecte, un concept affreux s’était emparé de l’âme de ce pauvre homme, puis l’avait corrompue et déviée de sa vocation première - qui est, comme vous savez, de rejoindre Dieu en joie et dans la confiance.

« Arrivé à la hauteur de la chambre, je vis, par la porte ouverte, mon hôte affalé sur un gros fauteuil rouge, la chemise ouverte sur sa poitrine, et complètement habillé de vêtements qu’apparemment il n’avait pas changés depuis très longtemps : car l’odeur venait en partie d’eux, de la sueur et des déjections qui y avaient macéré.

« Ramiel de Saint-Génys me vit, me salua, et leva lentement, tremblant, la main vers la photographie encadrée d’une ravissante jeune femme blonde. Il me la montrait. "Regardez", me dit-il, "regardez, pasteur. C’est Anna, une Polonaise qui va venir me voir." Je levai les yeux au ciel, comprenant que le malheureux n’avait plus toute sa tête, et fis : "Oui ? Quand cela ?" Je voulais entrer dans sa folie pour l’amadouer et mieux lui venir en aide. "Dans deux jours", répondit-il. Je voudrais que vous nous mariiez.

«  – Oui. C’est une bonne idée, répliquai-je sans y croire un instant.

« – Elle arrive, pasteur, elle arrive, je dois aller l’accueillir à l’aéroport. Regardez comme elle est belle. Toute la pureté de la vraie tradition se trouve peinte sur son visage. Ne trouvez-vous pas ?

« – Hem, fis-je. Dieu est dans toutes les âmes, quelle que soit la forme apparente qu’elles ont reçue de sa bonté", répondis-je.

(À suivre.)