
Ah, les fées ! Ah, les nains ! Ah, les elfes ! Vous en avez certainement entendu parler. D’habitude, ils habitent un pays merveilleux, inconnu, hors du temps et de l’espace, en dehors de l’histoire, dans des mondes inventés, imaginés, de fiction. On entre dans une armoire et hop, on est dans une autre dimension, différente de la nôtre. Là, tout est possible. Ce n’est pas comme dans notre monde. Là, seules les machines sont possibles : seulement elles, font rêver. La fusée d’Elon Musk, le téléphone Huawei, l’ordinateur de Bill Gates, la voiture qui vole, l’exosquelette qui fait sauter haut, le propulseur portatif qui permet de voler : c’est le merveilleux de notre monde, le merveilleux de la science. Pour les elfes et les autres êtres impossibles à voir, ils sont juste dans un monde parallèle.
En général. Car il y a quand même un espace réel où ils se déplacent, où ils interviennent, où ils vivent, et cet espace, unique au monde, privilégié, c’est le Chablais. Savez-vous ce qu’est le Chablais ? Autrefois, c’était une province du duché de Savoie, très ancienne, qui a toujours fait partie de la Savoie. Autrefois, même, c’était plus vaste que maintenant. On y mettait une partie de la Suisse voisine. Le sens de « Chablais », c’est « bout du lac » : le Chablais c’était le début du lac, quand le Rhône s’y jette, au Bouveret, là où il y a les jeux aquatiques, les supertoboggans. C’est en Suisse. Le Chablais c’était aussi à une certaine époque l’autre rive jusqu’à Neuveville, à côté de Montreux. Et c’était même en amont les deux rives du Rhône jusqu’à Martigny et Saint-Maurice, qu’on dit aujourd’hui être dans le Valais. Il faut le savoir pour comprendre les contes, car souvent les héros allaient sur les deux rives, dans l’ancien temps. Et puis après il y a eu une séparation.
C’était une région qui se reflétait dans le lac et dans le Rhône et c’était là qu’on voyait les fées : dans les reflets. On regardait sa petite amie reflétée dans le lac, entourée de la lumière du soleil qui scintillait sur l’eau, et on disait : « Oh, une fée ! » Mais ce qu’il y a, c’est qu’en plus, parfois, quand on dormait, on rêvait, et on voyait le reflet sortir de l’eau, toujours avec les étincelles de la lumière autour de lui, et se promener, soit en marchant sur l’eau, soit même en se dirigeant vers la forêt et la montagne. Et alors là on était ébahi. Ce n’était qu’un rêve, peut-être. Mais il avait l’air si vrai ! Et certains, rêveurs éveillés, dormeurs somnambules, assuraient même les avoir vues, ces fées, ces reflets brillants, se promener de leurs propres yeux dans le Chablais. Je ne sais pas s’il faut les croire. Mais ils ont commencé à raconter toute sorte d’histoires sur ces fées, comme quoi elles avaient des maris qu’on appelait les elfes, et des serviteurs qu’on appelait des nains, ou est-ce le contraire ? Cela dépendait des contes.
On pensait qu’elles vivaient sous l’arc-en-ciel, là où la lumière du soleil crée des couleurs dans les gouttelettes, ou alors sous terre, là où on voit surgir de l’herbe au printemps, ou alors dans les brumes et les nuages qui roulent sur les montagnes ou au-dessus, là étaient les fées, pensait-on, c’est elles qui animent les choses, qui donnent de la couleur aux choses, de l’éclat à tout ! Par elles venaient les fleurs, par elles venaient les fruits, par elles venait… l’amour !
Et dans le Chablais on y croyait… plus ou moins. On croyait surtout aux nains, qu’on appelait sarvants, on leur rendait hommage, on leur offrait du lait, de la soupe, des graines. Ou on les appelait nitons. On disait qu’ils gardaient la forêt, le lac, et que les fées gardaient les châteaux, les montagnes. Et parfois des prêtres arrivaient et disaient : « Non, non, vous vous trompez, ce ne sont pas les nains et les fées qui font tout cela, ce sont les saints et les saintes. Ce sont les hommes et les femmes au cœur pur qui sont montés au ciel et qui reviennent régulièrement pour aider les vivants à mieux vivre, ce sont ceux-là qu’on nomme nains, nitons, sarvants, fées, elfes, gnomes. » Bon, pensaient les gens, pourquoi pas ? Donc, là où on avait fait un temple à une fée, maintenant on faisait un sanctuaire à une sainte. Et de nouveau elle sortait du temple, et elle aidait les hommes, se mêlait aux nuages, à l’arc-en-ciel, éclairait les chemins, apparaissait en rêve !
Et c’est ainsi que les contes se sont bâtis, sont apparus, et c’est ainsi que je vais raconter déjà la terrible histoire des chats-garous, ou chats-démons, mauvais esprits au service des fées ternies des ruines de Féternes, au-dessus de Thonon.
(A suivre.)