Les blogs perso hébergés via Soi-esprit.info

(Temps de lecture: 4 - 8 minutes)

FB IMG 1707013161902

(Dans le chapitre 1, nous avons présenté le comte Raoul de Blonay, qui avait épousé la dame de Maxilly, dont le château donné en dot était proche de fées décadentes, ternies par leur déclin moral.)

Elles avaient remarqué que, dans l’entourage de Raoul de Blonay, un certain chevalier appelé Robert d’Arbigny, arrogant et toujours prêt à se mettre en colère si on lui manquait de respect, regardait avec un peu trop de passion et d’insistance la dame de Maxilly – la propre épouse de Raoul, qu’on appelait Alice. Elle et son mari étaient très heureux et étaient déjà les parents de deux enfants ravissants et joyeux – qui, contrairement à Jean-Jacques Rousseau, savaient par cœur leurs tables de multiplication et les récitaient en chœur pour s’amuser. Ils prenaient plaisir à apprendre, faisaient des chansons de tout – de l’histoire, des mathématiques, du français, du savoyard qu’ils apprenaient aussi à l’école, et du latin. Même, parfois, ils dansaient en récitant leurs leçons, cela faisait plaisir à voir. Jamais on n’avait vu d’enfants si heureux d’apprendre, je ne sais pas comment ils faisaient. En tout cas leurs parents étaient très contents (on s’en doute), et ces deux garçons (c’était deux garçons) promettaient beaucoup, avec eux il fallait s’attendre à ce que les deux rives du lac soient unies sous une même couronne, la leur ! Car ils s’entendaient super-bien, aussi, ils ne se battaient que pour s’amuser, ils ne pleuraient jamais quand ils étaient ensemble, ils ne faisaient que rire et travailler à l’école dans la joie, la chance qu’ils avaient.

Mais Robert d’Arbigny, lui ne faisait que lorgner Alice de Blonay, essayant de sortir avec elle, et cela la fatiguait, et elle en parlait à son mari. Mais lui un peu naïf ne faisait qu’en rire et disait qu’elle s’imaginait des choses, que jamais Robert ne le trahirait de toute façon. Car à la guerre et à la chasse il l’avait toujours vaillamment secondé, hypocrite qu’il était, il l’avait même sauvé deux fois – une fois d’un gros sanglier qui fonçait sur eux, une autre fois d’un Allemand qui avait essayé de poignarder Raoul de Blonay à cause d’une vieille histoire de manoir à partager en Suisse. Robert l’avait massacré en lui donnant un bon coup d’épée, et Raoul lui en était infiniment reconnaissant.

Hélas, prétentieux et vaniteux Robert avait fini par s’imaginer qu’il pouvait prendre la place du comte trop gentil pour n’être pas bête, et dormir dans le lit du couple à sa place. Quant aux deux enfants, Dieu sait ce qu’il prévoyait d’en faire… Quel homme méchant ! C’est vraiment quelqu’un que je n’aurais pas aimé rencontrer.

 Or, un jour, qu’il ruminait ses pensées pécheresses en affectant de chasser, et qu’il se vengeait sur les animaux du refus d’Alice de lui accorder le moindre regard, il vit devant lui une femme, ressemblant un peu à Alice, en tout cas de dos. Car elle était en train de cueillir des fleurs dans une petite clairière, dans la forêt. Robert sent son cœur battre, la joie l’envahit, incroyable aubaine, Alice toute seule dans les bois, peut-être l’a-t-elle fait exprès, pour le rencontrer enfin ? « Alice ? », dit Robert plein d’espoir. La femme se retourne, et ce n’est pas du tout Alice, elle ne lui ressemble absolument pas, Robert est déçu. Mais quelque chose de curieux, dans cette femme. Déjà, que fait-elle là toute seule ? Et puis elle a un regard étrange, comme s’il y manquait quelque chose. Et soudain, Robert s’en rend compte : par intermittences, le blanc de son œil disparaît, comme si une tache verte, ou noire, ou vert foncé l’envahissait tout entière. Cela lui fait peur, le fait trembler : il met la main à l’épée, demande à voix haute si elle est un démon. La femme rit, et dit que non, juste une fée ! Une des fées ternes qui ont bâti le château de Féternes, et vit dans la grotte avec ses sœurs et leurs animaux domestiques aussi bizarres qu’inquiétants. Robert ne lâche pas son épée, prêt à la sortir du fourreau. Elle le remarque. Et dit : « Tu es Robert d’Arbigny, n’est-ce pas ?

- Oui, répond Robert. Comment le sais-tu ?

- Ah, fait la fée en riant encore, nous autres, fées, ternes ou non, nous savons tout. Si tu connaissais le nombre de miroirs magiques que nous avons chez nous ! A distance nous vous voyons, nous vous surveillons – nous veillons sur vous, même, vous êtes nos protégés. Nous rétablissons l’équilibre quand nous voyons de l’injustice se faire, et c’est pourquoi je suis venue à ta rencontre, pour réparer la cruelle injustice dont tu es victime.

- Moi ? Laquelle ? répond Robert, méfiant.

- Ah, mais… ton amour moqué pour la belle Alice, dit la fée. Il est pur, noble, beau, élevé, et qui plus est, partagé, mais Alice fait semblant du contraire pour ne pas être tuée par son méchant mari : car il a tout remarqué, et il l’a menacée. Maintenant elle ne peut plus le quitter, caril a menacé de la tuer elle et leurs enfants, si elle le quittait. Elle fait donc comme si tu n’existais pas. Mais, sache-le bien, chaque soir elle pleure en pensant à toi et à son triste destin, car elle sait que vous étiez faits pour vous marier, pour vivre ensemble, c’était écrit, les anges l’ont stipulé dans le livre des destinées.

- Vraiment ? fait Robert que ces idées flattent, auquel elles font plaisir, et qui donc a envie d’y croire.

- Oui, répond la fée terne. Nous, fées, avons le pouvoir de voir l’avenir, mais aussi les destinées secrètes, et les anges en conciliabule, considérant le germe de vos âmes, ont décidé qu’elles seraient unies éternellement. Raoul était au courant, mais il les a défiés, par orgueil. Maintenant il faut que tu les venges, et récupères ta belle, je pense !

- Vraiment ? fait Robert, sceptique. C’est étrange. Comment sais-tu tout cela ?

- Ah, dit la fée, nous autres fées lisons dans les astres, où sont écrits les destins, nous savons tout.

- Ah, fait Robert. Donc, alors, que dois-je faire ?

- Connais-tu, Robert, le pouvoir du chat-garou ?

- Du chat-garou ?

- Oui.

- Non.

- Il s’agit de se transformer en gros chat noir, quand on est un homme. Si tu le possédais, tu pourrais te glisser, de nuit, dans le château de Maxilly, aller dans la chambre privée d’Alice, te lover sur son lit, te faire caresser gentiment, et la nuit, quand tout le monde dort, te retransformer en homme et déclarer à Alice ta flamme, librement, sans personne pour t’en empêcher.

- Oui. Ce serait bien. Mais ce pouvoir existe-t-il ? Comment l’acquérir ?

- Nous en disposons, répondit la fée. Je peux te le donner.

- Vraiment ?

- Oui.

- Alors je veux bien. Mais que dois-je faire ?

- Tu dois me jurer que tous les enfants qui naîtront de cette union nous seront donnés, à moi et à mes sœurs les fées, et déposés devant notre grotte.

- Qu’en feriez-vous ? demanda Robert.

- Cela ne te regarde pas. Nous en ferions ce que nous jugeons bon. Mais tu dois me le jurer.

- Ce serait perdre aussi mon âme, vous la donner.

- Ce ne sont que des enfants. Et s’ils sont nés grâce à nous, c’est bien normal que tu nous les donnes.

- Oui… peut-être.

- Et par ailleurs, pour augmenter notre trésor qui chaque année se ternit, tu nous verseras un don annuel de mille pièces d’or, arrachées s’il le faut aux seigneurs voisins auxquels tu devras pour cela faire la guerre, si tu n’as pas d’autre moyen. Tu pourras aussi accabler les paysans de tes terres d’impôts, leur voler leurs biens, si tu le souhaites. Peu nous importe. Nous voulons juste de l’or, car nous nous en nourrissons : nous nous nourrissons de leur lumière. Il nous est indispensable pour survivre, sur cette pauvre terre.

- Mais pour les enfants ?

- Eux aussi nous sont nécessaires car, âgées de deux mille ans et plus, nous nous épuisons, malgré notre nature immortelle : sous l’arche du temps, ici sur terre, nous souffrons, et avons besoin de l’énergie juvénile des enfants. Voilà pourquoi nous voulons passer ce marché avec toi.

- Bien… Donc, quand pouvez-vous me donner ce pouvoir du chat-garou ?

- Dès maintenant », dit la fée en riant.

(A suivre.)