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Durant cinq années, j’ai été professeur dans l’académie de Montpellier, et en particulier dans le département de l’Aude. J’y étais venu après la rencontre d’une dame, conteuse, habitant ce noble endroit : j’avais la pensée que je pourrais y devenir plus pleinement artiste. Mais cela n’a pas débouché sur quelque chose de satisfaisant, et je me suis installé ensuite à Toulouse en compagnie d’une autre dame, avec qui nous avions le projet d’aller aux Etats-Unis, dont elle était originaire : elle-même y a trouvé un emploi, à l’université.

C’était pratique, car, pour ma première année dans la ville rose, j’ai moi-même préparé l’agrégation à l’université Jean-Jaurès. J’avais fini, après de nombreuses demandes, par obtenir un congé de formation : cela tombait bien. Par chance, j’ai été reçu. Et titularisé l’année suivante, pendant que n’enseignais au lycée de Castelnaudary, le plus proche de Toulouse qui soit quand même dans l’académie de Montpellier : car il ne m’était guère possible de changer.

J’ai passé ma première année dans l’académie de Montpellier au lycée de Limoux, la seconde au collège de Couiza – au pied de Rennes-le-Château, de célèbre mémoire. J’ai eu tout le loisir de m’initier aux mystères de la haute vallée de l’Aude. J’y ai même acheté une maison, revendue ensuite.

Ce n’est pas cette année que j’irai aux Etats-Unis, car ma seconde épouse y est repartie seule. Nous espérions que j’obtiendrais un poste dans une université ou un lycée français, dans ce merveilleux pays, car je suis docteur, agrégé et expérimenté, mais cela s’est avéré plus compliqué que prévu. Peut-être suis-je trop impliqué dans la poésie et le merveilleux pour m’imposer aisément dans un univers dominé par « l’esprit scientifique ». J’ai beau avoir fourni la preuve que je le possédais en sus, on est toujours suspect, quand on ne se soumet pas aux dogmes dont on croit naïvement qu’ils mènent spontanément à cet « esprit scientifique ». On se paye de mots : d’apparences.

Ma seconde épouse, plus performante, a publié rapidement un article scientifique dans une revue d’anthropologie : un décalage s’est créé. Depuis son départ, délaissant mes propres articles scientifiques (qui d’ailleurs n’ont encore jamais rencontré le succès), je me suis consacré à la littérature, à la poésie, et ai publié plusieurs livres, plus que je ne l’avais fait auparavant – et notamment des récits fantastiques et épiques, comme je rêvais depuis toujours d’en publier. Mais cela ne m’a encore ouvert aucune porte professionnelle, il faut l’avouer. J’effectue des conférences et des spectacles de poésie et de contes, mais en tant qu’amateur. Mon espoir de concilier tout – l’enseignement rémunérateur et la poésie publiée, la vie de famille et la créativité libre, n’a trouvé qu’une réponse mitigée, au cours de mon existence.

N'ayant plus de raison de rester en Occitanie, j’ai résolu de rentrer en Savoie, où j’effectue la plupart de mes interventions publiques, où se trouvent la plupart de mes éditeurs. S’ils n’y sont pas, ils ne sont pas loin. Mais ils le sont de l’Occitanie. J’ai donc demandé ma mutation, et l’ai obtenue. Je retourne près de la Suisse, autre pays que j’aime – en plus des Etats-Unis. Pays, pour moi, de créativité et de foisonnement, de réalisations et d’imagination, plus que la France en général, marquée par une forme de réalisme spirituel, de spiritualité laïque, de moralité sociale qui ne laisse pas vraiment de place au merveilleux. Et depuis la Suisse, cela déteint sur la Haute-Savoie – ou alors il y avait aussi en Savoie cette tendance au merveilleux, sauvegardée par la proximité de la Suisse. Un des romans savoyards les plus chargés de merveilleux, ces dernières années, avait reçu, avant sa publication, le prix de la Société genevoise des Ecrivains, comme un soutien : c’était Les Mémoires du roi Bérold, de Jean de Pingon, qui voyait dans cette réussite une marque de génie local, lémanique pour ainsi dire. Il avait sans doute raison. Malgré le calvinisme, la Suisse moderne n’a pas cédé aux sirènes du matérialisme triomphal, et on a vu l’épique s’y épanouir, avec Gonzague de Reynold et Charles-Ferdinand Ramuz, ou même Blaise Cendrars. En France, je crois, cela a été plus compliqué. Le seul écrivain marquant, sous ce rapport, fut Charles Duits, et il était un Américain vivant à Paris. Mais passons.

N'y avait-il pas la possibilité, en Occitanie, du merveilleux « cathare » ? Je l’ai cru. Mais il s’appuyait plus sur une histoire parallèle que sur le merveilleux au sens propre. Et paradoxalement, cette histoire parallèle était plus réaliste que l’histoire classique. On disait que Jésus et Marie Madeleine avaient vécu en couple dans le Languedoc. Mais alors, cela privait du merveilleux de la Résurrection. Que le Graal était leur lignée princière. Mais alors, cela privait du lien avec le divin. Les extraterrestres de Bugarach eux-mêmes n’offraient pas de légende plus intéressante que la science-fiction parisienne de Michel Jeury, Gérard Klein, Stefan Wul (que j’aime aussi). Dans cette atmosphère, tout de même, j’ai fréquenté un éditeur qui vivait en alternance à Paris et au pied de la colline de Rennes-le-Château. J’ai publié un recueil de poésie, chez lui. je ne veux pas dire que cette science-fiction parisienne est sans intérêt. Mais elle n’assume pas vraiment le mythologique, je butais souvent sur son rejet, notamment, des mythologies traditionnelles, qui restent pour moi des références fondamentales. On m’a fait connaître Maurice Magre, théosophe toulousain qui nourrissait de mythes la tradition locale. C’était agréable, mais il y avait quelque chose de bizarre qui ne correspondait pas à ma sensibilité, et qui, pour moi, laissait l’inspiration mythologique dans une sorte de bulle. Pour parler plus clairement : quand on rejette la Bible, ou au moins les mythologies classiques, on court le risque de ne pas trouver d’assise dans son imagination prospective. Charles Duits, à Paris, était à peu près le seul surrréaliste qui lisait la Bible, très présente dans sa famille. Cela peut expliquer beaucoup. En France, on pense que la science officielle sert de socle suffisant à l’inspiration artistique. Je ne le crois pas. Victor Hugo et André Breton ont dénoncé cette illusion. Aux Etats-Unis, on le sait bien, les concepts bibliques peuvent aussi être présents dans la science-fiction, et même l’héritage classique est resté plus prégnant, dans la vie culturelle. C’est assez curieux. Mais ce n’est pas le lieu, ici, de réfléchir sur cette évolution.

L’Occitanie médiévale, dira-t-on, était plutôt réaliste, elle-même. La poésie des troubadours ne s’appuyait pas beaucoup sur le merveilleux. On y faisait quand même allusion aux chansons de geste, à Roland et Charlemagne, qui côtoyaient des anges, en recevaient des armes. Mais alors, dira-t-on, il s’agit de merveilleux chrétien, et c’est justement ce que la France moderne a tendu à combattre. Le roman occitan de Jaufré, au treizième siècle, est rempli de merveilleux, soit chrétien, soit celtique, soit, même, arabe. Mais il est laissé à la marge, dans les études occitanes. On lui préfère La Chanson de la croisade albigeoise, qui est jolie, mais assez réaliste, plus que les chansons de geste du nord. J’ai d’ailleurs effectué, aux Etudes occitanes de l’université de Montpellier, une conférence, sur l’édition en volume de la poésie en savoyard de mon arriière-grand-oncle, Jean-Alfred Mogenet. Mais cela ne s’est pas très bien passé, pour des raisons à mon avis surtout politiques. Mon arrière-grand-oncle était très à droite, et le livre avait reçu des subventions d’un parlement régional de droite. Or, dans ce département universitaire, on avait haut et fort proclamé, sans doute parce qu’on avait envie d’y croire, que depuis qu’il était passé à droite, ce parlement régional ne soutenait plus du tout les langues régionales. Je me suis amusé à démentir publiquement, et on n’a pas ri du tout. La poésie de Jean-Alfred Mogenet ne contient pas beaucoup de merveilleux, même si les objets y sont personnifiés, mais elle chante les grandes figures catholiques du village ancestral, Samoëns, les fameux prélat Gerdil et Biord, ennemis jurés de Voltaire et Rousseau. Et le clocher de l’église y reste le symbole de l’éternité sensible. C’est comme ça, la Savoie d’autrefois était profondément catholique, et on y cultivait abondamment le merveilleux chrétien, dans la foulée de François de Sales et Joseph de Maistre. Les Français, du sud ou du nord, ne peuvent pas comprendre. A ma connaissance, les Suisses, plus. Les Américains, j’aurais bien aimé. On y a publié une traduction d’un livre du cardinal Gerdil, mon cousin. Il s’y opposait à Rousseau. Mais cela n’a pas marché, quand j’y ai postulé dans les universités, même catholiques. Dommage. Il y en avait une, notamment, qui donnait des cours sur l’imagination morale dans la littérature chrétienne, cela me faisait très envie. Et cela correspondait à ma thèse de doctorat. Mais je n’ai pas convaincu. Une autre avait un institut de recherche sur la science-fiction. On m’a envoyé une lettre gentille, mais je n’ai pas été recruté non plus. Dommage, encore. Mais c’est la vie. Je rentre donc en Haute-Savoie, que puis-je faire d’autre ? C’est sur la Savoie, accessoirement sur la Suisse, que j’ai le plus travaillé, que j’ai publié le plus de travaux scientifiques. Je me résigne donc. Et ce n’est pas mauvais, c’est un beau pays. Même le grand poète Longfellow a consacré à la Savoie, sur le modèle de Lamartine et Rousseau, un poème, après s’y être rendu. Tout le monde s’y est rendu, parmi les authentiques génies ! Même Charles Duits a séjourné à Annemasse. Eh bien, c’est justement là que je vais enseigner, l’année prochaine. Cela tombe bien. Je m’en vais sans regret.