
Le 2 août prochain, à 18 heures, à Samoëns (Faucigny, Haute-Savoie), salle du Criou (cinéma, 219, rue des Billets), je donnerai, invité par l’association Génération Savoie, une séance de contes traditionnels de Savoie. Ils seront dits à l’intention des familles. Il s’agira, par la joie du merveilleux, d’accéder au génie du lieu – de voir cristalliser sa lumière, ce qui souffle spécifiquement dans cette vallée dite du Giffre. Car le merveilleux a cette faculté – notamment lorsqu’il s’agit de contes localisés.
Je conterai les contes déjà contés à Messery en avril à l’invitation de l’association Rives en pages : celui des chats-garous de Féternes, celui du Niton du lac, et celui de Notre-Dame des Voirons et du comte de Langin. Peut-être que j’abrègerai celui du Niton, lié au lac, et donc un peu loin de l’atmosphère de Samoëns : il faut franchir une haute barre de montagnes pour atteindre l’étendue d’eau que Voltaire appelait une mer. On ne le faisait pas beaucoup : les montagnards tendaient à rester entre eux, ou à aller au loin, dans les villes, pour faire du commerce. On ne fréquentait pas les pêcheurs. Cela dit on allait à Genève. Et sans doute à Thonon, de temps en temps. Saint Niton ne sera pas complètement oublié.
Mais, à Samoëns, une chose vraiment importante est ce qu’on nomme le cirque du Fer-à-Cheval, à Sixt – enclos de montagnes fermant la vallée à l’est, où donc naît le Giffre. Au-delà de la fin du monde, comme on appelle la muraille finale du chemin, est la Suisse – le Valais, qu’on peut atteindre par des chemins raides. Dans ce cirque des cascades, wagnériennes, se jettent du haut de gigantesques rochers, et bien sûr des êtres fabuleux étaient réputés y vivre. Inconsciemment, on regardait le lieu comme une source secrète de la vie. Les fées, mères des hommes, y résidaient. Et un jour, l’une d’entre elles, apparaissant d’une cascade à un paysan qui faisait paître ses vaches, lui parla, peut-être l’aima, peut-être donna naissance à la lignée des Mogenet – en tout cas, selon la légende, lui révéla la secrète recette de la tomme. C’est ce que raconte l’excellent Jean-Pierre Deffayet, conteur local.
La tomme, il faut le comprendre, est, à Samoëns, un aliment sacré. Ou l’était. Les éleveurs, rusés, font à présent du lait à reblochon. Mais le reblochon vient de Thônes, près d’Annecy. Il a du succès, se vend bien, et toute la Haute-Savoie s’est convertie au reblochon parce qu’il est protégé par une appellation d’origine contrôlée qui ne le limite pas à la vallée de Thônes ou aux Aravis, mais à toute la Haute-Savoie. Quoique la tomme fût, dans beaucoup d’endroits, le véritable aliment de base des Savoyards, elle n’a pas été protégée, n’a pas eu le même succès, et donc ne permet pas de vivre aussi bien. De gagner autant d’argent, pour être plus clair.
Autrefois à Samoëns la coutume était de placer un morceau de tomme dans l’assiette dès le commencement du repas – et on en reprenait autant qu’on voulait, comme les Français font avec le pain. Il faut dire qu’on ne mangeait pas forcément de la viande tous les jours. Ce n’était pas comme la tomme. Une blague familiale existe, montrant le fond de la chose. Mon frère avait fait une sorte de stage agricole chez des cousins agriculteurs. On lui dit : « Ici, il n’y a pas de fromage. » Il réplique : « Mais il y a la tomme. – Mais ce n’est pas du fromage ! » On voulait dire qu’il n’y avait pas l’assiette à fromage des coutumes françaises. La tomme était différente : c’était plus que du fromage.
L’idée que les recettes des fromages vient des êtres célestes installés sur Terre n’est pas propre à la tomme de Samoëns, on la trouve ailleurs, notamment pour le reblochon, mais aussi, en Corse, pour le brocciu. Normal. Il s’agit d’un produit transformé selon des lois opaques, occultes : un mystère s’y déroule. Les elfes y interviennent. Quelque chose passe dans l’éther, qui revient différent. Un ange y a porté le doigt.
La tomme concentre dans sa pâte blanchâtre l’énergie des astres. La Lune s’y est cristallisée. D’où la forme de la tomme. Pareille à un disque épais, grise à l’extérieur, blanche à l’intérieur, mais tirant sur le blond, elle est une petite lune mise à sécher dans le chalet, et dont on découvre la chair bienfaisante avec le long couteau brillant. Une lumière surgit, sous la croûte découpée : la grâce d’une fée s’y trouve. On s’en soigne, presque plus qu’on s’en nourrit.
Sans me prendre pour Francis Ponge, je ferai mon parti pris de la tomme. Je la relierai à la légende des fées du Fer-à-Cheval, à la mythologie savoyarde traditionnelle – et cela manque à Francis Ponge, cet aspect mythologique, merveilleux : le sien est trop dans le style, pas assez dans la substance. Et un style qui ne touche pas à la substance est déceptif et ne sert à rien, met même en colère. Je ferai, en moins bien naturellement, comme Francis Ponge, mais ce sera le point de départ d’une mythologie : j’offrirai le complément – celui qui est moralement indispensable, alors même que la civilisation moderne l’a dit immoral. Pourquoi ? Parce qu’elle-même est immorale, ne saisissant pas l’ordre ontologique du langage, ou refusant de le saisir. Pour se justifier, elle invoque une morale extérieure, différente, n’ayant rien à voir, s’appliquant ailleurs, qu’elle impose à l’ordre du langage. Elle a tort. L’essence du langage est poésie, et l’essence de la poésie est mythe.
J. R. R. Tolkien seul l’a parfaitement compris, à une époque récente. Plus loin de nous, Jean de La Bruyère, un cran au-dessous, disait : la grammaire est la mère de toutes les sciences. C’est aussi vrai. Et la science originelle se trouve dans le conte. C’est pourquoi je me dévouerai à cet art, qui délivre la sagesse oubliée des âges, dont sont émanées même les sciences exactes de notre temps.
Il n’y a pas en effet, ici, de solution de continuité : ce n’est pas vrai. Il n’y a pas de coupure. C’est un flux en plusieurs étapes. Et qu’on ne comprenne pas les premières, seulement les dernières, ne signifie pas qu’il y ait une véritable opposition.
Mais j’en dis trop, cela va encore faire hurler ceux qui fétichisent les formes les plus récentes, manifestées par les machines merveilleuses qu’ils aiment utiliser – ou aimeraient. Je vous invite simplement à venir le 2 août salle du Criou – du nom d’une montagne dont j’ai appelé jadis un de mes chats, et qui est comme l’être tutélaire du village. Pas de hasard, ici, mais j’y reviendrai une autre fois.