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Geneve vielle

(Je disais, la dernière fois, que le défunt Ramiel de Saint-Génys avait vécu dans un environnement visionnaire et exalté, à Genève.)

Comme, dans les récits de sa mère, le passé et l'avenir s'annulaient, se confondaient, s'assimilaient, créant l'image d'une éternité immobile, et qu'elle lisait abondamment la Bible, Ramiel l'entendait parler des habitudes hébraïques de l'antiquité comme si elle les avait connues dans son enfance. Et il s'en enthousiasmait, même si ses camarades à l'école se moquaient de lui, quand, d'une manière ou d'une autre, il y faisait allusion. Ils raillaient, sans en être totalement conscients, les différences manifestes entre le texte sacré et les mœurs des Genevois modernes – et, quand il parlait de vierge offensée, ils éclataient de rire avant de s'en aller caresser et pincer les fesses de leurs amies – la mixité ayant donné, alors, le sentiment que tout était permis et les filles, gardant l'habitude antérieure de la soumission, n'osant répliquer à leurs insolences.

Comme Ramiel semblait très amoureux d'une camarade ravissante, qui avait un amant parmi les élèves du gymnase, un jour un garçon l'emmena dans un coin sombre de la salle de sport, lui disant que cette fille voulait lui montrer quelque chose – lui communiquer un message spécial. Or, quand il arriva, Ramiel vit en pleine action cette fille avec son amant – qui, en le voyant, se mit à rire, tout en continuant ses mouvements voluptueux. La fille honteuse cachait son visage sous ses cheveux.

Ramiel s'enfuit en courant et en pleurant. Il lui semblait que cette fille était humiliée, mais elle avait gémi comme si elle aimait cela, et cela le torturait. Il ne comprenait pas. Elle lui avait semblé si belle, si pure, si semblable aux filles de Sion chantées par le roi David, et dont on ne sait si elles étaient un chœur naturel, physique, ou des fées de la montagne veillant sur le royaume – ou les deux, comme les apsaras d'Asie, à la fois des nymphes du ciel et des danseuses royales ! C'est ce qui est le plus probable, mal gré qu'en aient les rationalistes, y compris parmi les rabbins. En tout cas la pureté de cette vierge lui semblait refléter le ciel dans sa splendeur cosmique et étoilée, et voici qu'elle était soumise aux marques de la plus basse bestialité, aux tentacules surgis et apparus de la terre, des gouffres. Quelle horreur, dans son esprit naïf !

Accablé, désespéré, anéanti de douleur et d'incompréhension il décida finalement de se consacrer à la seule vie culturelle, redoublant d'efforts dans son travail, et commençant à fréquenter les musées de la ville. Or, la Maison Tavel contenait un tableau qui le fascinait. On y voyait des anges volant au secours des Genevois contre leurs ennemis savoyards lors de l'épisode de l'Escalade. Il se souvint de l'hymne national genevois, en langue locale : on y oyait évoquer Dieu protégeant la cité de Calvin des païens se prenant pour des chrétiens – les aimant d'un amour tout particulier, comme s'il avait déposé dans leur cité sa lumière, sa grâce. De toute éternité, ou au moins depuis la venue de Calvin, il avait regardé Genève d'un œil tout spécial, la préférant désormais à Rome et même à Jérusalem. Les chroniques de Genève, écrites par François Bonivard et qu'il commença à lire, faisaient ainsi naturellement et souplement suite à celles de l'Ancien Testament, et l'univers psychique de l'un s'accordait parfaitement à l'univers psychique de l'autre : en fait c'était le même. Il y avait avant tout, là, continuité ! Genève, oui, Genève était la nouvelle cité d'élection de la Terre !

Et c'est dans cette sainte atmosphère, ce réseau de souffles mystiques que grandit Ramiel de Saint-Génys, dans les décennies qui avaient divisé le vingtième siècle sans heurts majeurs, les guerres mondiales n'ayant emmené aucune bataille sur le sol genevois !

Pourtant, à son enterrement – où je me suis rendu –, le pasteur ne fut pas tendre. Il eut des mots durs, pour le malheureux défunt. Dans les dernières années de sa vie, Ramiel de Saint-Génys, enfoncé dans son rêve de grandeur et d'élection genevoise, en même temps qu'aigri par ses échecs personnels, ne cessait en effet de s'en prendre à des gens abstraits, des communautés qu'il accusait d'avoir fomenté ses insuccès, et le déclin immérité de la plus belle ville du monde. Il se pensait victime de complots, et pensait telles toutes les bonnes personnes de la cité, qui avaient (contrairement à lui) cédé aux sirènes d'un faux progrès dissolvant, et en proie avant tout aux cupidités individuelles des parvenus. On n'avait pas reconnu sa grandeur, parce qu'on ne voulait pas que la véritable noblesse s'impose ! On voulait seulement de la puissance marchande, de la gloire et financière, ce genre de choses !

(À suivre.)