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Depuis de nombreuses années j'entendais parler de Rennes-le-Château et ses mystères. Un poète genevois appelé Charles P. Marie, aujourd'hui disparu, me prêta un jour le fameux livre L'Énigme sacrée, de Lincoln, Leigh et Baigent: il en faisait grand cas. Je le parcourus, et découvris l'existence de ce mystère d'Occitanie, et des théories sur Jésus et Marie Madeleine qui auraient donné naissance à la lignée des mérovingiens aboutissant à Pierre Plantard. Ce dernier vivant à Annemasse, et moi habitant tout près, cela m'amusait bien. Je ne savais pas, à cette époque, qu'un jour j'habiterais et travaillerais moi-même au pied de Rennes-le-Château!

Ce livre de L'Énigme sacrée a déclenché un engouement incroyable, notamment en Grande-Bretagne, en faveur de ce qu'on appelle le "Pays cathare". Des Anglais sont venus en masse s'installer dans cette région du pied des Pyrénées–et comme l'économie locale, dominée par la culture de la vigne, était relativement molle, l'industrie textile y étant désormais caduque, une effervescence quasi magique est apparue, dont il reste des traces.

Feux de paille. La mode s'en est étiolée, et les entreprises créées à cette occasion sont peu nombreuses à s'être installées dans la durée. Les librairies créées par Philippe Marlin à Rennes-le-Château et Rennes-les-Bains ont toutes les deux fermé: c'est dans celle de Rennes-les-Bains que j'ai vécu plusieurs mois. Une studio avait été aménagé au-dessus. Je fréquentais à cette époque Philippe Marlin, qui a une maison à Espéraza, ville vidée par la fermeture des usines de chapeaux: les bâtiments sont occupés, m'a-t-on dit, par les travailleurs saisonniers. Philippe Marlin est en effet le directeur des éditions de l'Œil du Sphinx, qui ont publié mon dernier recueil de poésie, Chants et conjurations, et à cette époque j'avais besoin d'un nouvel appartement près de Couiza, où j'enseignais le français dans un collège. J'ai donc parcouru en détails la région, et ai été initié à ses mystères par plusieurs livres que Marlin a publiés, notamment sur cette question.

L'enthousiasme à un moment donné fut si énorme qu'on crut à une nouvelle ère spirituelle – inaugurée depuis le département de l'Aude, le plus pauvre de France!

Pour moi, d'abord intéressé, je n'ai pas été si profondément frappé par ces mystères. Ils manquaient à mes yeux de merveilleux au sens propre. Aucun ange n'intervenait, ni même aucune fée, et le mystère de Jésus-Christ en était ramené à de l'humain banal: on disait qu'il n'avait pas été crucifié et qu'il avait vécu, physiquement, autour de Rennes-le-Château, en couple avec Marie Madeleine.

Dans mes Aphorismes ésotériques, je me suis abondamment moqué de cette idée, consistant à ramener Jésus à un homme faisant ses besoins: on pouvait l'imaginer s'accouplant avec sa femme, c'était piquant. Et puis l'histoire des mérovingiens qui auraient été à leur tour réfugiés à Rennes-le-Château elle-même faisait rire, et tendait au même but: car l'origine mythique de cette lignée est en fait plus impressionnante. On la disait issue d'un homme-serpent de la mer. Finalement, c'était réduit à du romanesque classique, quand on prétendait que leur lignée avait subsisté mystérieusement en Occitanie, voire était issue de Jésus et Marie Madeleine. De manière paradoxale, ces inventions tendaient plus à supprimer du merveilleux qu'à en créer : la tradition catholique et classique en avait plus qu'elles!

Le plus absurde était de faire déboucher la lignée de ces vrais rois christiques à Pierre Plantard. En république, qu'est-ce que ça change? Mais Charles P. Marie, obsédé par la race, établissait des généalogies qui le faisaient remonter à Mithridate, roi perse qui fut chanté par Jean Racine. Sans qu'on en eût écrit des livres, les Mogenet aussi affirmèrent descendre des Plantagenêts : et pourquoi pas? On est libre de s'inventer sublime à chaque minute. Mais les autres sont libres d'en rire, hélas.

Pierre Plantard était tombé amoureux de Rennes-le-Château en se rendant aux cures de Rennes-les-Bains, au pied de la colline. Il y avait découvert l'église richement décorée par l'abbé Saunière, à la fin du XIXe siècle, et s'était intéressé à ce pittoresque personnage–royaliste comme lui, Plantard! On saisit le lien: il s'agissait de la confrérie des royalistes réactionnaires qui, ne pouvant plus s'appuyer sur la mythologie royale traditionnelle, obsolète, cherchaient à en créer une autre, ayant des airs plus historiques, parce que soumis aux principes matérialistes, mais en même temps plus fabuleuse parce que nouvelle et évoquant des pans de l'histoire mal connus et renvoyant à de vagues souvenirs d'enfance, à des contes et légendes du roman national qu'on délivrait à l'école autrefois. Il y avait les méronvingiens, Clovis et Dagobert, c'était mythique en soi!

Cependant, le matérialisme qui invente est particulièrement ridicule et burlesque, en général: rien de ce qu'il dit ne tient debout, car il attribue à des éléments physiques des forces miraculeuses qu'on ne leur a jamais vues. Déjà, en science-fiction, les machines qui marchent toutes seules, pensent, veulent et aiment d'elles-mêmes sous prétexte de complexification, comme si une voiture automobile moderne avait plus ces capacités qu'une fourchette et un couteau! Le matérialisme fait bien rire, oui, il est si grotesque. Il imagine des mécanismes qui ont leur force de création propre, alors que dans l'expérience humaine cela n'arrive absolument pas, aucun grain de sable ne peut se transformer en grain de poivre, ni aucune machine produire d'elle-même son mouvement, comme on prétend que font les étoiles et les planètes, ou les plantes et parfois même les animaux! Si au moins les matérialistes disaient que les hommes bougent parce qu'ils ont à l'intérieur d'eux du vent, comme dans l'air les nuages. Mais ils n'osent même pas, ils veulent continuer à penser que leurs pensées sont autre chose que du vent. Ils n'ont pas même la cohérence d'un Sartre, par exemple. Et finalement, ces inventions de Rennes-le-Château participent, jusqu'à un certain point, de la même inconséquence. Au lieu de dessiner, imaginativement, le monde spirituel interne aux êtres en mouvement non humains (ou à la partie inconsciente des êtres humains) à partir des faits et des données scientifiquement avérés, ils créent d'autres faits extérieurs, physiques, que rien ne prouve et qui n'expliquent spirituellement rien. La science moderne tout entière tend à faire cela.

Par explication spirituelle, j'entends bien la chose au sens étymologique, de l'esprit qui est un souffle, c'est à dire de la volonté cachée derrière tout mouvement, comme le stipulaient Jean-Jacques Rousseau et Joseph de Maistre: tout mouvement a une volonté pour cause ! Qu'au moins si on n'y croit pas on se contente des faits que la méthode classique, cartésienne, permet d'établir, sans s'embarrasser de visions arbitraires de réalités physiques alternatives qui ne sondent pas réellement l'invisible, mais juste le méconnu, et dont la portée par conséquent reste extrêmement restreinte.

Cela dit, le merveilleux de l'église de Rennes-le-Château, rutilante d'anges, de démons, de saintes sympathiques, est artistiquement objectif. Il devait soutenir Pierre Plantard dans son inventivité légendaire. Gérard de Sède aussi, sans doute. Et les auteurs anglais dont j'ai parlé, aimés de Charles P. Marie. L'élément de sensualité, nécessaire à l'imagination l'aternative du monde physique (fondée, en réalité, sur le désir érotique qui se projette dans une situation fantasmatique espérée pour bientôt, physiquement ancrée), cet élément de sensualité était soutenu par la présence (naturellement) d'une statue de Marie Madeleine, belle, colorée et séduisante, dans cette église. Celle-ci, avec son diable expressif, ses anges de couleurs différentes, déployait une véritable mythologie, réalisait le merveilleux chrétien prôné par Joseph de Maistre et par Frédéric Mistral. Et le fait est que Maistre, quoique savoyard, était abondamment lu par les royalistes français: l'abbé Boudet, curé de Rennes-les-Bains, le citait abondamment, y compris dans ses erreurs historiques les plus nettes-ou, pour mieux dire, surtout dans ces erreurs. Car Maistre croyait, apparemment, que les Francs étaient des sortes de Gaulois, et que l'anglais venait du celte. Et c'est plus ou moins ce qu'on trouve chez Boudet. Maistre n'avait pas mesuré l'importance de l'élément germanique, même lorsqu'il chantait Charlemagne. Mais des erreurs, nous en faisons tous. Qu'il ait recommandé de ressusciter la mythologie chrétienne, de la rendre à nouveau vivante, est un coup de génie qui a été entendu par tout le romantisme français, prolongé donc jusqu'à Frédéric Mistral, le Limouxin Joseph Delteil, et l'abbé Saunière. En un sens, c'est la vraie source des inventions fabuleuses qui ont suivi. Même le rêve mérovingien en est issu: il fait remonter les lignées à l'origine, toujours mêlée de grâce et de miracles, de révélations primordiales à la Guénon. Maistre, encore une fois, plaçait Dieu à l'origine de l'apparition spontanée des rois francs, donc de Clovis et des mérovingiens-mais aussi de l'Eglise catholique: au grand dam des théologiens de Rome, il disait saint Pierre inconsciemment guidé par le monde divin, et la dynastie française issue de la nature elle-même, imprégnée d'une force divine dont les êtres humains, même ceux qui la portaient, n'étaient jamais vraiment conscients. Seul Charlemagne, disait-il, a commencé un peu à l'être, et c'est ce qui qui faisait à ses yeux sa grandeur.

Cependant, ces vues grandioses, fécondes et propres à nourrir l'imagination, n'ont évidemment pas la même profondeur chez les affabulateurs ordinaires de Rennes-le-Château. On devrait déjà chercher dans quelles parties de l'âme de l'abbé Saunière les figures merveilleuses de son église résonnaient, et s'il y avait un lien avec les légendes de bergers sur les fées du plateau de Rennes-le-Château, si on voulait réellement sonder l'occulte. Le lieu peut être favorable au merveilleux, parce que des elfes s'y trouvent: la lumière les y transporte. Elle est d'ailleurs magnifique. Mais c'est précisément à ce niveau qu'il faut sonder les choses, avant d'inventer des mérovingiens qui se seraient réfugiés là, alors que la tradition dit que le château fut créé par le carolingien célèbre, et profondément lié à l'Occitanie, Guillaume au court nez-ou saint Guillaume, pair de Charlemagne. Et c'est aussi dans sa légende et ses chansons de geste qu'il faut aller voir le spirituel caché dans le lieu, je pense, avant de se projeter soi comme réincarné de Jésus, de Madeleine, ou comme héritier de Clovis et Pharamond, le Franc. Il est, lui, l'élément fondamental de mythologie chrétienne lié au lieu. C'est lui qu'il faut, forcément, mettre en avant, dans un mélange d'humilité (ce n'est pas Jésus) et de fierté (il était un héros épique) adapté au juste millieu de la vraie créativité historique, poétique et ésotérique.