
Le Voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar David Friedrich
Dans la rubrique « Brèves » nous ne faisons pas que publier des nouvelles plus ou moins récentes. Nous publions aussi des textes parfois bien plus anciens, entre autres lorsque nous les retrouvons dans nos archives et que nous estimons qu’il vaut vraiment la peine de les faire connaître ! Celui-ci est un court article publié en 2003 dans le quotidien « La Libre Belgique », et qui consiste en une très belle invitation à dépasser les innombrables et très grossiers préjugés que l’on se fait habituellement au sujet du romantisme allemand, en particulier en francophonie, pour découvrir ce courant de pensée à travers un ouvrage qui semble a priori aussi passionnant qu'incontournable : « La Forme poétique du monde »[1].
La Forme poétique du monde, anthologie du Romantisme allemand. Charles Le Blanc, Laurent Margentin, Olivier Schéfer, José Corti, 760 pp.
La table des matières peut être consultée ici, ainsi qu’un compte rendu de Dominique Peyrache‑Leborgne, « La totalité romantique », Acta fabula, vol. 4, n° 2, Automne 2003, URL : http://www.fabula.org/acta/document11494.php
Les plus libres des modernes
Une bible-anthologie du Romantisme allemand par trois jeunes Français
Reproduction de l’article publié le 31/07/2003 dans la Libre Belgique.
Auteur : Jacques Franck
Le Romantisme ne tient pas en une formule ou un axiome. Il ne se resserre pas au point de n'exister que comme révolte contre le classicisme. Il ne se dresse pas dans une opposition frontale aux Lumières du XVIIIe siècle. Il n'est pas une force réactionnaire contre la démocratie et le progrès. Il n'est pas passéiste, alors que les Lumières seraient « modernes ». Il n'incline pas tout entier vers la nation et le sol natal, alors qu'elles seraient universalistes. Il n'est pas tourné vers l'obscurité du mythe et de l'irrationnel, quand elles ne seraient que clarté et raison. Enfin, contrairement à une légende solidement incrustée dans la germanistique française, le nazisme n'est pas le produit naturel et logique du Romantisme allemand.
HISTOIRE D'AMITIÉS
Pour faire justice de tant de clichés et de préjugés, trois jeunes germanistes français de haut vol, Charles Le Blanc, Laurent Margantin et Olivier Schefer, se sont associés pour bâtir une bible-anthologie du Romantisme allemand. Se partageant les chapitres, ils ont réparti l'énorme matière entre philosophie, religion et sentiment, science, esthétique, histoire et politique. La simple énumération de ces cinq parties donne une idée de l'ampleur de la matière traitée. Qu'on y ajoute plus de 80 textes tirés des oeuvres d'une trentaine d'auteurs (Schiller, Novalis, Goethe, Kleist, Holderlin, Fichte, Schelling, Hegel, pour ne citer que les plus connus), un index, une chronologie et une bibliographie, et l'on aura compris que nous disposons, enfin, de l'ouvrage de référence sur le Romantisme allemand en langue française qui manquait. Un ouvrage qui a tout naturellement pris place dans le catalogue de la Librairie Corti, maison d'édition vouée de longue date non seulement à Julien Gracq mais au Romantisme d'outre-Rhin.
Ce Romantisme a connu divers développements, si bien que l'on distingue celui d'Iéna (1798- 1805), celui de Heidelberg (1805) et celui de Berlin, à partir de la fondation de son université en 1810. Si l'on peut les distinguer, c'est parce que le Romantisme fut d'abord et avant tout une histoire d'amitiés : « Le groupe romantique s'est constitué au fil de quelques rencontres dont la plupart ressemblent à des coups de foudre ». D'où il ressort que leurs principales idées sont nées d'échanges épistolaires et oraux, et presque littéralement d'un « penser en commun ». Une autre caractéristique du Romantisme naissant est qu'il n'a rien à voir avec une espèce de sentimentalisme : « On s'imagine souvent les romantiques à mille lieues de toute pensée rationnelle et de toute recherche exacte... Que faisait alors Novalis à l'Académie des Mines de Freiberg, étudiant la géologie, les mathématiques et la physique ? Pourquoi le groupe romantique admirait-il en Goethe l'un des plus grands physiciens de son temps ? » Ce versant scientifique du Romantisme est sans doute le plus mal connu. Il est ici particulièrement bien mis en lumière.
L'ouvrage rappelle aussi avec quel enthousiasme les premiers romantiques, à commencer par Schiller et Novalis, ont salué dans la Révolution de 1789 l'avènement d'une société plus fraternelle et plus juste. Ce sont les crimes sanglants de la Terreur et l'asservissement de l'Europe par Napoléon qui les détournèrent de leur francophilie et les orientèrent sur la voie de patriotisme et de la libération des Allemagnes. Quitte à être amèrement déçus par la restauration conservatrice de 1815.
SANS RELÂCHE
Centrale pour le Romantisme allemand, en effet, était l'idée d'un nécessaire développement de l'Histoire sur la base de polarités dynamiques : l'avenir de l'Europe et des États modernes passait pour lui par la formation de chaque citoyen à partir du respect d'une diversité historique qu'aucune idéologie ou révolution ne pouvait méconnaître ou éradiquer. C'est une des raisons pour lesquelles il a vu dans le Moyen Âge une époque incarnant le mélange des cultures et la richesse des polarités historiques, à l'intérieur de l'unité religieuse assurée par le christianisme. Et donc un modèle idéal.
« Combiner le divers et concilier les opposés dans un grand mouvement harmonique, telle est la tâche romantique conçue comme un art supérieur », écrit Charles Le Blanc. À cette combinatoire se rattache, notamment, le rêve d'œuvre d'art totale (Gesamtkunstwerk), d'un art synthétique et supérieur qui articulerait l'unité du monde à travers l'unité des arts.
Nous n'avons pu prélever que quelques thèmes sur l'énorme somme consacrée au rêve des Romantiques allemands de donner une forme poétique au monde. Mais pourquoi revenir sur leurs traces ? Parce que, répondent les auteurs, les premiers romantiques allemands furent les plus libres et les plus inventifs de tous les modernes. Aucune barrière, aucune autorité, aucun dogme ne leur résistèrent, parce qu'ils pensaient que l'essence de l'homme est sa liberté infinie d'apprendre et d'inventer sans relâche. En cela ils peuvent, sans doute, nous inspirer encore.
Note de la rédaction
[1] Rappelons que depuis 2020 Daniel Zink édite le périodique « Esprit et Nature » : un média sur la science de l’esprit, les approches goethéennes et la philosophie de la Nature, lequel fait régulièrement la part belle aux « romantiques », et parmi eux, les romantiques allemands.
Esprit et Nature, est basé en particulier sur l’anthroposophie, les approches goethéennes, ainsi que la philosophie de la Nature (courant de Schelling, Novalis et bien d’autres). L’idée est notamment d’éclairer l’actualité, mais aussi de mettre en valeur des pensées et créations oubliées ; le tout, avec une place importante à l’art et la poésie.
Un des buts est aussi de développer des approches qui puissent intéresser également des personnes non-familiarisées avec l’anthroposophie, et qui puissent être entendues par elles sans les déconcerter (ou sans le faire de trop). Ainsi, si la dimension ésotérique n’est pas exclue, il s’agit plutôt de jeter des regards dans sa direction que de la mettre au premier plan.
Un autre objectif est de mettre en valeur les fondements philosophiques et scientifiques des courants mentionnés, mais d’une manière qui, sans tomber dans un excès de simplification, soit aussi accessible que possible.
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