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Une contradiction qui passe inaperçue …
ou
L
e problème de la datation de l’incarnation d’Ahrimane

 

Sur la foi, ou l’autorité, d’un seul fragment de phrase (14 mots en allemand), dans une seule conférence de Rudolf Steiner, celle du 1er novembre 1919 à Dornach, s’est peu à peu installée l’idée – depuis un siècle donc, mais surtout depuis 1950 (depuis 70 ans) quand commencèrent à paraître des commentaires de cette conférence – que l’incarnation d’Ahrimane pourrait avoir lieu très prochainement, à la charnière entre 2e millénaire et 3e millénaire, ou au tout début du 3e millénaire, ou un peu plus loin dans ce début du 3e millénaire.

Ce fragment de phrase est :

« ehe auch nur ein Teil des dritten Jahrtausends der nachchristlichen Zeit abgelaufen sein wird »

= « avant même que ne (se) soit écoulée seulement une partie du troisième millénaire de l’ère chrétienne [après J.-C.] »

C’est en particulier dans les années 90 du XXe siècle que cette idée s’est renforcée et répandue, et, dans un premier temps, j’ai moi-même accepté cette hypothèse, en pensant que la validité, l’authenticité, de ce fragment de phrase avait été dûment établie. Mais peu à peu, en lisant et relisant les 7 (seules) conférences (+ une brève mention dans une huitième) où cette question de la future incarnation d’Ahrimane est abordée, un doute m’est venu, une contradiction m’est apparue, contradiction avec un autre fragment de phrase, d’une autre conférence, la première des 7, celle du 27 octobre 1919 à Zurich, dont il va beaucoup être question dans la suite du présent article.

Récemment, constatant une sorte d’intensification de l’annonce de la proximité, de l’imminence, voire de l’actualité, ou « immédiateté », de l’incarnation d’Ahrimane, chez de nombreux auteurs, dans des livres, des revues et sur internet, j’ai cru bon d’exprimer mes doutes, ou en tout cas de déjà alerter qu’il y a là, sur ce sujet, une contradiction, laquelle est le plus souvent éludée ou passée sous silence, ou bien qui n’est pas même reconnue, qui n’est même pas amenée jusqu’à la conscience.

Mon but n’est pas d’imposer une autre chronologie, une autre datation, situant l’incarnation d’Ahrimane vers la fin du 3e millénaire, mais déjà d’interpeller les uns et les autres sur le fait qu’il existe, qu’il y a, depuis 1919, une autre datation possible, implicite dans les propos de Steiner, et je pose en quelque sorte les questions :

Que faisons-nous de cette contradiction ?

Comment la résolvons-nous ? Ou comment ne la résolvons-nous pas ?

Mais déjà : avons-nous perçu, avons-nous pris conscience, qu’il y a une contradiction ?

Pour ce faire, je vais procéder ainsi :

    • 1/ Un petit article de 2 pages élaboré au printemps 2020 et publié en juillet, suscité par des échanges (avec des germanophones), voire une petite polémique, avec des « militants de l’imminence de l’incarnation d’Ahrimane », article qui voulait simplement amener la contradiction à la conscience ;
    • 2/ Un Additif, rédigé fin septembre/début octobre 2020, suscité par de nouveaux échanges (avec d’autres personnes, francophones), et par une nouvelle constatation : l’état très particulier de l’information sur ce sujet en langue française, donc un problème supplémentaire, plus spécifiquement pour les personnes qui n’ont pas accès à l’allemand ;
    • 3/ Cet état problématique des sources textuelles en français nous ramènera ensuite, en conclusion de cet Additif, à la contradiction-princeps mentionnée plus haut – qui vient des originaux allemands, mais essaime dans toutes les langues –, et je serai amené à risquer une hypothèse audacieuse pour tenter de résoudre cette contradiction.

 


 

Christian Lazaridès (3 juillet 2020, révisé le 4 octobre 2020)

« Quand aura lieu l’incarnation d’Ahrimane ? »

En 1919, Rudolf Steiner parla, lors de sept conférences (27-10-1919, GA 193 ; 1 et 2-11-1919, GA 191 ; 4-11-1919, GA 193 ; 15-11-1919, GA 191 ; [+ mention du 21-11-1919, GA 194] ; 25 et 28-12-1919, GA 195), en l’espace donc de deux mois (et un jour), d’un évènement « à venir » : l’incarnation unique d’Ahrimane (dans la chair), comme il y eut une incarnation unique de Lucifer (dans la chair) au début du 3e millénaire avant J.-C., puis l’incarnation unique du Christ (dans la chair) de l’an 30 à l’an 33 de l’ère chrétienne (3 avril de l’an 33 : Mystère du Golgotha).

À Zurich, le 27-10-1919 (GA 193), il dit :

« zwischen nahezu sechs Jahrtausenden » = « sur près de [pas loin de] six millénaires » ; soit un écart de temps d’environ 6000 ans entre l’incarnation de Lucifer et l’incarnation d’Ahrimane.

À Dornach, le 1-11-1919 (GA 191), il dit :

« ehe auch nur ein Teil des dritten Jahrtausends der nachchristlichen Zeit abgelaufen sein wird »
« avant même que ne (se) soit écoulée seulement une partie du troisième millénaire de l’ère chrétienne ». Ce qui voudrait dire : à la fin du 2e millénaire ou au début du 3e millénaire ; soit environ 5000 ans entre l’incarnation de Lucifer et l’incarnation d’Ahrimane.

Entre ces deux indications de temps, je vois une contradiction.

La vérification sur les sténogrammes semble authentifier les deux passages (chaleureux remerciements à X.X., Dornach), mais avec une particularité que je signalerai un peu plus loin ; ce qui ne veut pas dire pour autant que Rudolf Steiner a vraiment prononcé ainsi ces deux membres de phrases, une erreur ayant pu survenir dans la prise en sténo pour l’un ou l’autre de ces passages, voire pour les deux, mais donc peut-être pour aucun. Bref, à ce jour, et en l’état des sources textuelles et des vérifications, la contradiction est formellement présente. En un siècle, des centaines d’articles et de parties de livres ont été consacrées à la datation de l’incarnation d’Ahrimane. J’ai pu répertorier plus de 60 auteurs.

J’ai pu constater que, sur la base de la seconde référence (1-11-1919), laquelle connaît en fait diverses interprétations et variantes :

    • La très grande majorité des auteurs prône l’imminence de l’incarnation d’Ahrimane (naissance en 1961 ou 1962, ou 1998, ou 1999, ou 2000 … et activité à partir des années 2000, ou 2010, ou 2020, ou 2030, ou 2040 …), souvent donc dans une articulation sur la charnière entre 2e et 3e millénaires, mais éventuellement plus tard au cours du 21e siècle ; beaucoup d’auteurs évoquent la Courte relation sur l’Antichrist de Soloviev pour justifier cette chronologie ;
    • Certains auteurs restent évasifs : au troisième millénaire;
    • L’un des auteurs prône le 23e siècle, en lien avec l’avènement de l’ère archangélique d’Oriphiel (environ 2240 à environ 2600).

Étrangement, la première référence (27-10-1919) « zwischen nahezu sechs Jahrtausenden » = « sur près de [pas loin de] six millénaires » n’est – à ma connaissance – pas prise en considération, pas exploitée, la quasi-totalité des auteurs s’étant rangée (implicitement ou explicitement) à la théorie de l’imminence, avec dès lors un écart d’environ 5000 ans seulement entre incarnation de Lucifer et incarnation d’Ahrimane.

Grâce à la vérification faite par X.X. sur le sténogramme et une dactylographie, on peut constater :

GA 193 - « So daß man diesen Verlauf der geschichtlichen Entwickelung der Menschheit zwischen nahezu sechs Jahrtausenden nur richtig versteht,wenn man ihn so auffaßt, daß an dem einen Pol eine luziferische Inkarnation steht, in der Mitte die Christus-Inkarnation, an dem anderen Pol die Ahrimaninkarnation. »

 

Transcription (machine à écrire) de Mme. Helene Finckh-Rall :

« So daß man diesen Verlauf der geschichtlichen Entwickelung der Menschheit zwischen nahezu sechs Jahrtausenden nur richtig versteht, wenn man ihn auffaßt so, daß an dem einen Pol steht eine luziferische Inkarnation, in der Mitte die Christus-Inkarnation, an dem anderen Pol die Ahriman-Inkarnation. »

Et, sur le sténogramme (Steno-bloc Finckh-Rall Nr. 178) :

« Sodaß man diesen Verlauf der geschichtlichen Entwickelung der Menschheit zwischen 6 Jahrtausenden, nahezu 6 Jahrtausenden, nur richtig versteht, wenn man ihn auffaßt so, daß an dem einen Pol steht eine luziferische Inkarnation, in der Mitte die Christus-Inkarnation, an dem anderen Pol die Ahriman-Inkarnation. »

On a donc, sur le sténogramme, un redoublement de « 6 millénaires » :

« Si bien que l’on ne comprend de façon juste ce cours de l’évolution historique de l’humanité sur [zwischen = entre] 6 millénaires, près de [nahezu = près de, pas loin de] 6 millénaires, que lorsqu’on l’envisage de façon telle que, à l’un des pôles se situe une incarnation de Lucifer, au milieu l’incarnation du Christ, à l’autre pôle l’incarnation d’Ahrimane. ».

On a aussi ce redoublement de « 6 millénaires » sur une autre dactylographie :

http://steinerdatenbank.de/       
http://www.steiner-klartext.net/pdfs/19191027-02-01.pdf

image001 Ici, il y a un « während » [« pendant »] biffé et transformé (au crayon à papier) en « zwischen » [« entre »].

Cela voudrait dire que, dans un souci de simplification, très tôt (peut-être par Helene Finckh elle-même, ou par Marie Steiner, ou …) a été supprimé un « 6 millénaires », pour aboutir au « évolution de l’humanité sur près de [zwischen nahezu] 6 millénaires » tel qu’on le trouve dans la GA allemande, et sur la base de quoi se font toutes les traductions. Certes cela ne modifie pas fondamentalement le sens mais, pour la « contradiction » que je veux mettre en évidence ici, cette différence mérite d’être notée car, par ce redoublement de « 6 millénaires », il apparaît d’autant plus nettement que Rudolf Steiner a bien voulu dire « 6 millénaires » et non pas « 5 millénaires ».

Cette première, vraiment la toute-première, référence chronologique (Zurich, 27 octobre 1919, première conférence sur le sujet) nous conduit donc nettement – à mes yeux – à une datation en polarité avec l’incarnation de Lucifer, plus ou moins symétrique, plus ou moins en miroir, ou en « balance », de celle-ci par rapport à l’axe (l’hypomochlion) représenté par le Mystère du Golgotha, c’est-à-dire que l’incarnation d’Ahrimane pourrait se situer vers 2700, 2800 ou 2900, c’est-à-dire vers la fin du 3e millénaire, dans le dernier tiers de ce millénaire (entre 2666 et 2999).

Entre ces deux familles de datations : entre 500 et 1000 ans de différence !

 

Verrons-nous cette incarnation d’Ahrimane de nos propres yeux, dans notre actuelle incarnation ? Ou bien en serons-nous témoins dans une éventuelle prochaine incarnation, dans 6, 7, 8 ou 9 siècles ?  

ere poisson

      

Additif important (Saint-Michel 2020), surtout pour les lecteurs français ou francophones, mais pas superflu pour les autres …

(= Additif au petit texte « Quand aura lieu l’incarnation d’Ahrimane ? »)

 

« Lucifer et Ahrimane ne peuvent faire quelque chose que lorsqu’une contradiction demeure non-remarquée [unbemerkt bleibt : n’est pas décelée, relevée, perçue], lorsque nous n’avons pas la force et pas la volonté de démasquer [aufdecken : d’amener au jour, d’élucider] cette contradiction. Partout où nous nous emmêlons [wir verwickeln uns : nous nous enchevêtrons, nous nous laissons prendre] dans une contradiction que nous ne reconnaissons pas comme étant une contradiction, mais que nous laissons simplement avoir cours comme si c’était un contenu véridique [lebenswahr : vivant-vrai], c’est là que Lucifer et Ahrimane ont la possibilité de s’emparer de notre âme. » (Rudolf Steiner, le 19 octobre 1915, GA 254)

« Voyez-vous, les choses sont ainsi, que des erreurs totales ne sont pas, dans la vie réelle, aussi nocives que des demi-vérités ou des quarts de vérité. Car les erreurs totales sont rapidement amenées au jour. Tandis que des demi-vérités et quarts de vérité égarent les hommes de manière telle que celles-ci vivent avec eux, que ces demi-vérités et quarts de vérité s’insèrent dans la vie, et qu’elles produisent dans la vie les plus effroyables ravages. » (Rudolf Steiner, le 27 octobre 1919 à Zurich, GA 193, dans la conférence-même où il parle, pour la première fois dans l’Histoire du Monde, de l’incarnation d’Ahrimane) (Caractères gras C.L.)

« Le sens absolument faux m’a fait moins de peine que le sens à moitié vrai, parce que cette moitié vraie empêchait l’autre de se rectifier. » (Louis-Claude de Saint-Martin, Mon portrait historique et philosophique, § 183)

 

 

À travers un échange récent (le 21 septembre 2020) à propos de ce que le lecteur français a à sa disposition pour aborder le sujet de l’incarnation d’Ahrimane, je constate plusieurs faits troublants, qui viennent apporter encore un peu plus de confusion sur la question :

  • La conférence du 1er novembre 1919 à Dornach (GA 191) – dans laquelle se trouve donc l’un des deux termes de la contradiction signalée dans le petit article de 2 pages intitulé « Quand aura lieu l’incarnation d’Ahrimane ? » – n’a jamais été traduite en français.
  • Quant à celle du 27 octobre à Zurich (GA 193) – où se trouve donc l’autre terme de la contradiction –, elle se trouve dans deux livres, mais dans des traductions différentes :
    • Lucifer et Ahriman (Leur influence dans l’âme et dans la vie), EAR, 1977 ; 2006 ; 2017 ; Traduction Germaine Claretie (1895-1982) ;
    • Aspect intérieur de l’énigme sociale (Passé luciférien – Avenir ahrimanien), EAR, 2007 ; Traduction Jean-Marie Jenni (sauf précisément les deux conférences sur l’incarnation d’Ahrimane, traduites par G. Claretie, mais révisées sans doute par J.M. Jenni).
  • Des 7 (ou 8) conférences sur le sujet, il y a donc en français 4 (ou 5) conférences :
    • 27-10 et 4-11-1919 dans Lucifer et Ahriman, EAR (5 éditions depuis 1977), et dans Aspect intérieur de l’énigme sociale (GA 193), EAR, 2007 ;
    • 25 et 28-12-1919 dans La Saint-Sylvestre (Pensée pour le Nouvel-An) (GA 195), EAR, 2015 ;
    • La très brève mention du 21-11-1919 est à trouver dans La mission de Michaël (GA 194), EAR, 2007.
  • Manquent donc en français les trois conférences du GA 191 (Soziales Verständnis aus geisteswissenschaftlicher Erkenntnis - Die geistigen Hintergründe der sozialen Frage - Band III) : 1er et 2 novembre, 15 novembre 1919 à Dornach[1].

Tout au long de cet additif, je me cantonnerai strictement au seul problème chronologique, à la datation de l’incarnation d’Ahrimane.

1977 Dans Lucifer et Ahriman, on peut lire :

[1977, p.16 ; idem en 2017, p.19]

image002

Et là, apparaît un énorme problème, une véritable falsification (de la traductrice ? des éditeurs ? d’un « conseiller » ?)

Dans un passage complètement « restructuré » en français, c’est-à-dire déstructuré, ont été ajoutés  - en français donc - les mots « début du » (dans la phrase soulignée en rouge ci-dessus), mots qui ne se trouvent absolument pas dans la GA allemande, ni dans le sténogramme ; cette indication chronologique rajoutée s’apparente certes vaguement à l’expression chronologique du 1er novembre 1919 (Voir dans « Quand aura lieu … », plus haut) mais n’est en fait pas du tout l’équivalent de cette dernière ; et cela est effectué précisément dans la conférence même qui contient l’autre chronologie (la « chronologie sur 6000 ans ») et à l’endroit précis où est donnée pour la première fois cette autre chronologie ! Amener ici arbitrairement la chronologie courte, en imposant cette datation plus ou moins issue d’une autre conférence (1er novembre 1919) non traduite alors, et toujours non traduite aujourd’hui, aboutit à éliminer l’un des termes de la contradiction !

En allemand, il y a simplement :

« Geradeso wie es eine Inkarnation Luzifers im Beginn des 3. vorchristlichen Jahrtausends gegeben hat, wie es die Christus-Inkarnation gegeben hat zur Zeit des Mysteriums von Golgatha, so wird es einige Zeit nach unserem jetzigen Erdendasein, etwa auch im 3. nachchristlichen Jahrtausend » = « (aussi) à peu près au troisième millénaire après J.C. » [Trad.C.L.] eine westliche Inkarnation des Wesens Ahriman geben. So daß man diesen Verlauf der geschichtlichen Entwickelung der Menschheit zwischen nahezu sechs Jahrtausenden nur richtig versteht … »

[NdT C.L. : le « auch » = « aussi », présent dans le passage surligné en jaune, semble être là simplement pour évoquer la symétrie générale entre incarnation de Lucifer et incarnation d’Ahrimane, l’une au 3e millénaire avant J.-C., l’autre au 3e millénaire après J.-C. (donc : « aussi » dans un « 3e millénaire »), mais sans que cela donne une indication concernant la localisation temporelle à l’intérieur de ces millénaires.]

En dehors de cet élément étranger (« début du ») inséré là, c’est tout le passage qui est traduit de façon problématique, avec des suppressions, cet ajout donc, et une restructuration bizarre, une segmentation en plusieurs phrases, bref un « charcutage » de l’ensemble du passage, qui le rend méconnaissable.

Pauvre France ! Car, ce faisant, est créé pour les français et francophones un îlot d’erreurs quasiment inextricable, ces lecteurs n’ayant pas la conférence du 1-11-1919, n’ayant que celle du 27-10-1919, mais donc manipulée de cette manière.

Tout d’abord, on ne doit pas faire de telles choses, c’est – techniquement – de la falsification, et – moralement – de la manipulation ; et ensuite, cela crée, pour la pensée, un véritable oxymore car, pour le dire dans la logique de mon petit article « Quand aura lieu… » et de la contradiction que je mets là en évidence, les responsables de cet acte ont introduit la « chronologie sur 5000 ans » au moment même où Steiner évoque la « chronologie sur 6000 ans », et cela dans la première conférence sur le sujet, c’est-à-dire tout simplement lorsqu’il est question pour la première fois dans l’Histoire du Monde (ce 27 octobre 1919 à Zurich) de l’incarnation future d’Ahrimane ! Car Steiner n’avait encore jamais parlé de cet évènement, et, après le 28 décembre 1919 (2 mois et un jour plus tard), il n’en reparlera plus jamais.

Or, à ce passage falsifié de la page 16 de Lucifer et Ahriman 1977 [page 19 dans l’édition de 2017], vient s’en ajouter un second:

[1977, p.21 ; idem en 2017, p.25]

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Ici encore, est venue s’insérer la notion de début, qui n’est pas dans l’original allemand, et ici encore dans un bricolage bizarre aboutissant à ce malsonnant (et surtout créé de toutes pièces) « jusque dans le début du 3e millénaire » !

« Er würde den größten Erfolg haben können, den stärksten Triumph erleben können, wenn es zuwege gebracht werden könnte, daß jener wissenschaftliche Aberglaube, der heute alle Kreise ergreift, und nach dem die Menschen sogar ihre Sozialwissenschaft einrichten wollen, bis ins 3. Jahrtausend hinein herrschen würde, und wenn Ahriman dann als Mensch zur Welt kommen könnte innerhalb der westlichen Zivilisation und den wissenschaftlichen Aberglauben finden würde. »

En allemand, il y a à cet endroit « bis ins 3. Jahrtausend hinein » = « jusque dans le 3e millénaire », et certains y voient, veulent y voir, une sorte d’indication du début du 3e millénaire. Pourquoi pas ? Mais, d’abord, il n’y a absolument pas, en allemand, les mots « début du ». Et, par ailleurs, dans la dynamique de l’ensemble de la conférence, cela signifie de façon générale quelque chose comme : jusqu’au moment du 3e millénaire où aura lieu cette incarnation, sans préjuger de la précocité ou du caractère encore lointain. Par l’ajout des mots « début du », les intervenants dans cette affaire renforcent la première insertion des mots « début du » quelques pages plus haut, et renforcent ainsi la suggestion, ou la thèse, de l’imminence de l’incarnation d’Ahrimane.

Ainsi, depuis 1919, ou en tout cas depuis 1977 (date de la première édition en français de la conférence du 27 octobre 1919), le lecteur français n’a rien d’autre à se mettre sous la dent.

Pour ce lecteur, il n’y a aucun doute, il ne peut y avoir aucun doute : Ahrimane va s’incarner au début du 3e millénaire, Steiner l’a dit ; sauf que ces deux phrases du 27-10-1919 ne sont pas de Rudolf Steiner ! et sauf que, pour avoir celle de Steiner qui irait éventuellement dans ce sens – « éventuellement », car c’est tout l’objet de mon interpellation que de savoir ce qu’a vraiment dit Steiner respectivement dans ces deux conférences –, il faudrait commencer par traduire la conférence du 1er novembre, et que l’on tomberait alors sur la contradiction qui est l’objet de mon article de départ.

Alors, en rendant à César … à Steiner … et à Ahrimane … on pourrait commencer à se poser la question sur cette contradiction, contradiction dont le lecteur français n’a absolument pas les moyens de seulement prendre conscience depuis un siècle ; j’ajouterai – malicieusement – que le lecteur allemand – qui, lui, en avait et en a les moyens (à savoir les deux conférences dans la langue originale) depuis 101 ans – n’a pas non plus vu de contradiction, n’a pas su profiter de la chance d’avoir des bases relativement plus fiables !

Et pratiquement tous les auteurs de la littérature secondaire, dans tous les pays, se sont précipités – pour certains –, « alignés » – pour d’autres –, sur la « chronologie sur 5000 ans », autrement plus attrayante que la « chronologie sur 6000 ans » : F. Götte, J. von Grone, C. Stegmann, B.J. Lievegoed, P. van Manen, P. Tradowsky, R. Mason, H.W. Schroeder, H.H. Schöffler, P. Archiati, S.O. Prokofieff, P. Emberson, T. Meyer, T. Boardman, R. Ramsbotham, R. Powell (et associés), G.A. Bondarev, D. Mangurov etc. etc. etc. ; j’ai recensé plus de 60 auteurs (dont C. Lazaridès qui, en 1999, oscille dubitativement entre les deux chronologies [voir L’Esprit du temps, n°30, Été 1999, p.23 et p.30].
https://lazarides.pagesperso-orange.fr/%C3%89clipses%201999.pdf

 

Mais le lecteur français (ou francophone) part donc avec un handicap technique supplémentaire, pratiquement insurmontable, avec ces ajouts et bricolages venus d’on ne sait où, on ne sait comment, on ne sait pourquoi.

 

2007

Maintenant, comme dit plus haut, cette conférence du 27.10.1919 a été publiée par ailleurs en 2007 dans un autre livre, Aspect intérieur de l’énigme sociale (Passé luciférien-Avenir ahrimanien) – c’est la traduction de l’ensemble du GA 193 –, et là, la traduction étant toujours nominalement attribuée à G. Claretie, il semble que quelqu’un ait « amendé » les passages incriminés en supprimant les mots « au début », tout en conservant la restructuration bizarre du texte :

[2007, p.209]

image004

Le « correcteur » met ici « Ce sera, à peu près, au troisième millénaire après le Christ. » à la place de « Ce sera, à peu près, au début du troisième millénaire. »

Évidemment, ça change tout ! C’est une correction pour le coup (de qui ? Claretie ? Jenni ? ou autre ?), qui respecte un peu plus – car demeure la déstructuration bizarre de l’ensemble du passage – la logique chronologique de la conférence du 27 octobre, ce qui laisse à penser que le correcteur s’est aperçu que cette inclusion, cet ajout, posait problème.

La correction est faite aussi pour la deuxième occurrence de la falsification :

[2007, pp.214-215]

image005

Le correcteur met ici « jusque dans le 3e millénaire » à la place de « jusque dans le début du 3e millénaire ». Maintenant donc, la traduction de la conférence du 27 octobre est un peu plus correcte.

Mais … car il y a un mais, et même un GROS MAIS …

2017 MAIS donc, en dépit de ces corrections de 2007 sur les deux passages falsifiés (corrections présentes dans le livre Aspect intérieur de l’énigme sociale [GA 193], et uniquement là), lorsqu’en 2017 est réédité Lucifer et Ahriman (toujours aux EAR), dans une collection (Série à thèmes, n° 9) moins chère et donc promise à une diffusion encore plus grande, la traduction falsifiée de 1977 est toujours là, inchangée, avec les deux ajouts de « début » !!!

Saint-Michel 2020        Faisons le point :

                • Pour toutes ces raisons, et d’autres qu’il serait fastidieux d’égrener, le lecteur français de 2020 (et au-delà) est toujours condamné à lire et à graver dans sa conscience – dans l’ouvrage de référence sur Lucifer et Ahrimane, quand même !, intitulé Lucifer et Ahriman (Leur influence dans l’âme et dans la vie), et dès la première conférence de ce livre, celle qui donne la tonalité – cette double falsification, cette injection d’une erreur, deux fois répétée : « au début du troisième millénaire » et « jusque dans le début du 3e millénaire ».
                • Et le lecteur n’a toujours pas les conférences des 1er et 2 novembre à Dornach (GA 191) qui permettraient la comparaison et l’éventuelle prise de conscience de la contradiction. Ni celle du 15 novembre à Dornach (GA 191), qui permettrait encore une autre voie d’appréhension de la chronologie.
                • La conférence du 4 novembre à Berne (aussi dans le GA 193, et en français dans Lucifer et Ahriman) pose à son tour problème :

« Nun wird zu diesen beiden Inkarnationen, der luziferischen in alten Zeiten und der Inkarnation des Christus, die den eigentlichen Sinn der Erdenentwickelung abgibt, eine dritte kommen in einer nicht allzufernen Zeit. Und die Ereignisse der Gegenwart bewegen sich im wesentlichen schon so, daß diese dritte Inkarnation vorbereitet wird. Wenn man auf die Inkarnation Luzifers im Beginn des 3. vorchristlichen Jahrtausends hinweist, so muß man sagen: Durch ihn hat der Mensch die Fähigkeit bekommen, sich der Organe seines Verstandes, seiner Urteilskraft zu bedienen. Luzifer selber war es in einem menschlichen Leibe, der zuerst durch Urteilskraft aufgefaßt hat dasjenige, was früher nur durch Offenbarung in den Menschen hat hereinkommen können: den Sinn der Mysterien. Was sich jetzt vorbereiten und ganz bestimmt auf der Erde eintreten wird in einer nicht allzufernen Zukunft, ist eine wirkliche Inkarnation Ahrimans. »

[1977, p.37 ; idem en 2017, p.44]

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On voit qu’ici la première indication chronologique (« in einer nicht allzufernen Zeit ») a été traduite par « dans un avenir qui n’est plus très éloigné », et la seconde (« in einer nicht allzufernen Zukunft ») par « dans un temps assez proche de nous », cela en 1977 et 2017.

Si la première indication chronologique (« dans un temps [à un moment, une époque] qui n’est pas très éloigné(e) » [Trad. C.L.]) est à peu près correctement rendue – quoique … – par « dans un avenir qui n’est plus très éloigné » (Trad. G.C.), la seconde indication chronologique (« dans un avenir qui n’est pas très éloigné » [Trad. C.L.]), rendue par « dans un temps assez proche de nous » (Trad. G.C.), amène une tout autre tonalité ; car on passe d’une négation à une affirmation, de « pas très éloigné » à « assez proche », avec en prime l’ajout de « de nous ».

Bref, ces micro-modifications, en fait d’une importance stratégique gigantesque, tendent à suggérer une plus grande proximité, voire une imminence, de l’incarnation d’Ahrimane au 3e millénaire. Mais ce n’est pas tout ! En 2007, dans Aspect intérieur de l’énigme sociale, le même passage se présente sous cette forme :

[2007, pp.235-236]

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Ce passage se présente donc sous une forme toute autre, à peine reconnaissable, avec l’apparition de « Considérant l’incarnation de Lucifer … » – qui avait été exclu des éditions précédentes – et avec l’expression « dans un temps assez proche » (le « de nous » a disparu), avec aussi la disparition de la première des deux indications chronologiques, vaguement résumée par le mot « bientôt ». Il y a surtout l’ajout de « au vu des événements présents », qui renforce encore l’idée d’une proximité.

      • Quant aux deux conférences des 25 et 28 décembre à Stuttgart (GA 195), traduites dans La Saint-Sylvestre (Pensée pour le Nouvel-An), EAR, 2015 (Traduction Béatrice Vianin), elles se terminent sur une indication chronologique qui apporte à nouveau de l’eau au moulin de la « chronologie sur 5000 ans » :

p.71 : « Il faut comprendre que la marche de l'évolution terrestre, qui va de l'incarnation de Lucifer il y a de cela des millénaires vers l'incarnation d'Ahriman qui aura lieu dans un avenir proche. »

On retrouve ici « un avenir proche », cette fois à la place de « dans un temps pas très éloigné » [Trad. C.L.]. Ici, à nouveau, la traduction tend à accélérer les choses, car le « qui aura lieu dans un avenir proche » vous impose la chronologie courte ; il y a en allemand : « in gar nicht ferner Zeit » = « dans un temps pas très éloigné» [Trad. C.L.], ce qui, dans la logique de toute la conférence, et dans la logique des 7 conférences dont c’est la dernière, laisse à mon sens totalement ouvert le débat sur « chronologie sur 5000 ans » ? ou « chronologie sur 6000 ans » ? (Voir « Quand aura lieu l’incarnation d’Ahrimane ? », plus haut), alors qu’en français cette sorte de conclusion de l’ultime conférence sur le sujet semble valider définitivement la chronologie courte.

 

En conclusion : un constat, un petit conseil, et une petite réflexion personnelle

Un constat

Dans l’état actuel des traductions en français, le lecteur francophone est comme enfermé dans une seule possibilité : la « chronologie sur 5000 ans », avec l’incarnation d’Ahrimane au début du 3e millénaire ; toute éclosion d’une prise de conscience des datations contradictoires, et dès lors d’un débat, est empêchée, interdite, bloquée :

      • par le double ajout de « début du » dans la conférence initiale du 27 octobre 1919 : une véritable falsification ;
      • par la traduction problématique des deux indications chronologiques de la conférence du 4 novembre à Berne, et la restructuration bizarroïde dans l’édition de 2007, avec la suppression d’une des deux indications ;
      • par le « qui aura lieu dans un avenir proche » dans la conférence finale du 28 décembre 1919 ;
      • et, en outre, avec une énorme lacune au milieu (car manquent les 3 conférences centrales).

La seule version plus ou moins corrigée et lisible est donc celle de Aspect intérieur de l’énigme sociale, EAR, 2007. Dont acte.

Mais qui ira chercher là cette « correction » partielle, cette double suppression des mots « début du », lesquels avaient été préalablement deux fois arbitrairement ajoutés ??? Qui ira chercher là une correction aussi invisible, dans un débat aussi labyrinthique, dans un cycle sur la question sociale, sans notes, sans explicitations, sans renvois explicites à la question de l’incarnation d’Ahrimane ?

Mission impossible !

 

Alors, et c’est le petit conseil :

Éditez ensemble les 7 conférences (+ la mention du 21-11) traduites de façon correcte, avec les dessins au tableau noir, sans ajouts ni suppressions, ni améliorations pseudo-pédagogiques, ni charcutages intempestifs, sans restructurations arbitraires ; quatre sont déjà plus ou moins traduites, trois restent à traduire ; mais tout cela demanderait homogénéisation et apparat (appareil) critique. Ce « regroupement » a été fait, plus ou moins bien, en allemand, en anglais, et dans d’autres langues, « plus ou moins bien » car c’est pratiquement toujours avec un a priori pour la « chronologie sur 5000 ans », suggérée dans les introductions et les commentaires, et dans les choix de traduction (pour les langues autres que l’allemand).

Le problème de contradiction dont je suis parti apparaîtrait alors plus clairement, sans qu’on doive s’épuiser dans un maquis de traductions approximatives ou falsifiées qui empêchent pratiquement tout accès à cette contradiction chronologique, et finalement à toute recherche sérieuse sur la datation de la future incarnation d’Ahrimane, laquelle incarnation sera de toute façon, quelle que soit la juste chronologie, la juste datation, un fait majeur de l’Ère des Poissons et de la Vierge (1413-3573), un fait majeur du 3e millénaire (début ? milieu ? fin ?), en tant qu’épreuve majeure pour l’Ère de l’Âme de Conscience, en tant qu’appel majeur au discernement dans ce développement de l’Âme de Conscience, dans le millénaire central de ces 2160 ans où est censé être cherché et trouvé le lien véritable entre le Je et l’Âme de Conscience, entre les Poissons et la Vierge.

Tout resterait encore à faire, par ailleurs, pour comprendre ou résoudre la contradiction, mais cela pourrait être fait alors sur une base saine. Pour le moment, en français, ce n’est pas faisable, tant sont nombreux les pièges (et les manques) accumulés depuis 43 ans (1977), voire 101 ans (automne-hiver 1919).

Mon petit article de 2 pages « Quand aura lieu l’incarnation d’Ahrimane ? » (voir plus haut) et les pages complémentaires ci-dessus, surtout destinées au lecteur français ou francophone – mais qui pourraient être utiles aussi aux lecteurs en d’autres langues, victimes eux aussi du même genre de problèmes de traduction, et même, voire surtout, aux lecteurs germanophones, prisonniers, pour d’autres raisons, du même égrégore d’occultation de l’un des termes de la contradiction – avaient pour seul but d’amener à la conscience la contradiction de fait entre deux indications (supposées ?) de Steiner (en tout cas en l’état actuel des bases textuelles : GA, sténogrammes, dactylographies, prises de notes manuscrites, etc.), deux hypothèses chronologiques que j’ai appelées « chronologie sur 5000 ans » et « chronologie sur 6000 ans », et cela non pas pour inoculer un doute destructeur, mais au contraire un doute méthodique, méthodologique, à mon sens très nécessaire sur un sujet aussi délicat.

 

Une petite réflexion personnelle

On m’a d’ores et déjà accusé de « faire le jeu d’Ahrimane » en amenant ainsi cette « chronologie sur 6000 ans », accusation surtout en provenance de certains qui prônent unilatéralement la « chronologie sur 5000 ans ».

En fait, je le répète, je ne fais qu’amener au jour, à la conscience, la contradiction formelle présente dans les textes originaux disponibles (en leur état actuel), et cela avant tout pour que chacun puisse travailler à essayer de résoudre cette contradiction, dans un sens ou dans l’autre. En faisant cela, certes j’attire l’attention sur la chronologie escamotée, scotomisée, oubliée, celle sur 6000 ans, et en effet elle me paraît aussi pertinente, voire plus pertinente, que celle sur 5000 ans, c’est-à-dire que celle de l’imminence-actualité de l’incarnation d’Ahrimane.

Maintenant, si l’on veut jouer à Qui est le plus ahrimanien ? ou à Qui fait le jeu d’Ahrimane ?, je poserai la question ainsi :

      • Est-ce moi, en amenant la contradiction jusqu’à la conscience ? Contradiction qui, il faut bien se le rappeler, vient de Steiner, ou en tout cas de l’état actuel de la GA et des sténogrammes touchant à cette question !
      • Sont-ce les tenants de la chronologie courte, qui, la plupart du temps, ont éliminé indûment la contradiction, voire malhonnêtement, par des aménagements dans les textes, et des traductions tendancieuses ou fausses, voire, pour d’autres encore, qui n’ont même pas conscience qu’il existe une contradiction ?

C’est tout le sens et la difficulté de cette affaire.

Il est vrai que – ces deux chronologies ou datations s’excluant mutuellement – le seul fait de parler de l’une, ou même simplement de l’évoquer, donne l’impression que l’on veut exclure l’autre.

Au départ, il s’agissait seulement pour moi de, en quelque sorte, rétablir la balance, permettre l’équilibre entre deux possibilités chronologiques présentes de façon contradictoire dans les textes. L’un des termes de la contradiction ayant été quasiment balayé, évacué du débat, la balance m’a paru pencher dangereusement d’un côté : des tonnes d’arguments sur l’un des plateaux, une plume sur l’autre plateau. La balance est comme bloquée depuis un siècle, figée ; la languette, l’hypomochlion, n’est plus libre, la balance ne fonctionne pas. Or, si la balance est bloquée depuis un siècle, c’est qu’un membre de phrase, présent dans la GA et – semble-t-il – confirmé par le sténogramme, donc dans l’original en allemand, du moins a priori – mais donc dans une conférence jamais traduite en français ! –, et plus spécifiquement un petit bout de phrase extrait de cette conférence, et colporté dans toutes sortes de langues (en français aussi), mais souvent de façon fautive ou tendancieuse, dans des variantes multiples, selon des déclinaisons hasardeuses, a servi et sert de repère indiscutable, de critère absolu, quasiment de dogme.

À Dornach, le 1-11-1919 (GA 191), Rudolf Steiner aurait dit – « aurait » car le doute est permis, et je reviendrai sur ce point – :

« … ehe auch nur ein Teil des dritten Jahrtausends der nachchristlichen Zeit abgelaufen sein wird … »

En français :

« … avant même que ne (se) soit écoulée seulement une partie du troisième millénaire de l’ère chrétienne [après J.-C.] … » [Trad. C.L.]

Ce bout de phrase mis dans son contexte :

« Und ebenso wie es gegeben hat eine fleischliche Inkarnation Luzifers, wie es gegeben hat eine fleischliche Inkarnation des Christus, so wird es, ehe auch nur ein Teil des dritten Jahrtausends der nachchristlichen Zeit abgelaufen sein wird, geben im Westen eine wirkliche Inkarnation Ahrimans: Ahriman im Fleische. Dieser Inkarnation Ahrimans im Fleische kann nicht etwa die Erdenmenschheit entgehen. Die wird kommen. Es handelt sich nur darum, daß die Erdenmenschheit ihre richtige Stellung finden muß zu dieser ahrimanischen Erdeninkarnation … »

Ce qui voudrait donc dire : au début du 3e millénaire, voire dès la fin du 2e millénaire, à la charnière entre 2e et 3e millénaires, autour de l’an 2000 ; et donc avec environ 5000 ans entre l’incarnation de Lucifer et l’incarnation d’Ahrimane.

Si ce membre de phrase, si en particulier les 5 mots « une partie du troisième millénaire », si simplement les 2 mots « troisième millénaire », ont vraiment été prononcés tels quels (en allemand !) par Rudolf Steiner le 1er novembre 1919, alors certes il est justifié de prôner la chronologie sur 5000 ans ; mais, même dans ce cas, il faudrait, bien évidemment, tenir compte de l’autre indication fournie 4 jours auparavant et qui est totalement contradictoire, car à Zurich, le 27-10-1919 (GA 193), il avait dit : « zwischen nahezu sechs Jahrtausenden » = « sur près de [pas loin de] six millénaires » [Trad. C.L.] ; c’est-à-dire donc : incarnation d’Ahrimane autour de l’an 3000, et non de l’an 2000 ; soit alors un écart de temps de presque 6000 ans entre l’incarnation de Lucifer et l’incarnation d’Ahrimane, et non pas de 5000 ans.

Et il faudrait, bien évidemment, alors, faire quelque chose de cette contradiction. Il faut de toute façon, à mon sens, déjà au moins mentionner cette alternative chronologique, commencer par « respecter la contradiction » pour ainsi dire, ce qui est rarement fait, voire jamais, et cela même, et surtout, en allemand, sans parler des dérives supplémentaires en tous genres dans les autres langues.

Maintenant, pour aller au bout de mes doutes et de mes spéculations, au risque d’aggraver mon cas de manière irréversible, mais par honnêteté intellectuelle, je me dois, vis-à-vis de mon lecteur, au nom de la simple liberté de la recherche, de la liberté de la pensée, de proposer une hypothèse (qui est absolument et uniquement la mienne) en vue de résoudre la contradiction, une hypothèse qui a d’ores et déjà été rejetée, ici encore, comme étant fantaisiste, voire « ahrimanienne », par des anthroposophes spécialistes de la question, mais qui pourrait, si elle se vérifiait – vérification ou validation qui n’est certes pas simple à mettre en œuvre ! – résoudre la contradiction.

Tout semble donc reposer sur ce bout de phrase : « … avant même que ne (se) soit écoulée seulement une partie du troisième millénaire de l’ère chrétienne [après J.-C.] … » [Trad. C.L.]

C’est la validité de ce petit bout de phrase qui finalement décide si l’incarnation d’Ahrimane est imminente, ou bien si elle est à attendre seulement pour dans 6, 7, 8, 9 ou 10 siècles …

Je m’explique : tout, vraiment tout en cette affaire, repose sur 5 mots, sur le « une partie du troisième millénaire » = « ein Teil des dritten Jahrtausends » ; voire sur 2 mots : « (des) dritten Jahrtausends » = « (du) troisième millénaire ».

Grâce à l’aide de X.X., qui a analysé, aux Archives de Dornach, le bloc-sténo de Helene Finckh [Archives Rudolf Steiner (Bloc Finckh n° 179)], il a pu être établi qu’il y a bien à cet endroit :


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C’est-à-dire, selon le système sténographique Stolze-Schrey : « (des) 3. Jahrtausend(s) » = « (du) 3e millénaire ». C’est-à-dire, en allemand comme en français : les années allant de 2000 (ou 2001) à 2999 (ou 3000), bref le 3e millénaire. Et donc, se trouverait authentifiée ainsi formellement la chronologie courte, sur 5000 ans, et donc l’imminence de l’incarnation d’Ahrimane.

Ouf ! Exit le doute. Beaucoup vont pouvoir respirer, vont se sentir soulagés.

Il y a donc bien cela sur le sténogramme …

MAIS, Rudolf Steiner a-t-il vraiment prononcé cela le 1.11.1919 ?

Car il aurait pu aussi, par exemple, dire des mots très voisins pour l’audition, pour l’oreille des auditeurs, et de la sténographe, du genre :

« … ehe auch nur ein Teil der Dreitausender der nachchristlichen Zeit abgelaufen sein wird … »

Ou bien :

« … ehe auch nur ein Teil der Dreitausender-Jahre der nachchristlichen Zeit abgelaufen sein wird … »

Ou encore :

« … ehe auch nur ein Teil der Jahre 3000 der nachchristlichen Zeit abgelaufen sein wird … »

En français :

                      

« … avant même que ne (se) soit écoulée seulement une partie des 3000 après J.-C. … »

Ou bien :

« … avant même que ne (se) soit écoulée seulement une partie des années 3000 après J.-C. … »

Ou encore :

« … avant même que ne (se) soit écoulée seulement une partie des années en 3000 après J.-C. … »

La belle affaire ! diront les esprits forts, en criant au « couper les cheveux en quatre », ou au « chercher midi à quatorze heures » !

Or – et je suis bien conscient qu’on va y voir une suggestion ahrimanienne, sorathique, luciférienne, satanique, mammoniste, ou même pire ! – il suffirait d’une infime erreur dans la prise en sténo du 1er novembre 1919, par la sténographe connue et reconnue comme la plus compétente, et précautionneuse, et rigoureuse (Helene Finckh), pour que tout bascule, pour que tout se trouve décalé de 1000 ans !

Au niveau de la sonorité, les 4 solutions (dont celle officialisée) sont très voisines ; on peut bien envisager que la sténographe ait pu – dans la hâte de la prise en sténo, voire en raison d’une formulation légèrement floue de Steiner lui-même, et que la sténographe aurait voulu « préciser » – transformer l’une des 3 solutions proposées ci-dessus (voire une autre encore) – c’est-à-dire, en outre, une expression que Steiner n’aurait utilisée que cette seule fois au cours des 7 conférences – en ce fatidique «avant même que ne (se) soit écoulée seulement une partie du 3e millénaire » qui, dès qu’il fut inscrit, devint « intouchable », gravé dans le marbre, faisant foi.

Car cette hypothétique minuscule faute d’inattention de Helene Finckh, ou cette hypothétique légère nuance déstabilisante de Steiner, si elle(s) avai(en)t eu lieu, aurai(en)t suffi à générer tout le problème que j’ai soulevé, et en particulier celui de cette contradiction, laquelle, dès lors, n’en serait plus une.

En effet, le simple fait de passer de « une partie du 3e millénaire », à « une partie des années 3000 » ou à « une partie des années en 3000 » ou à « une partie des années commençant par 3… » suffit à AJOUTER 1000 ANS AU DÉCOMPTE, UN MILLÉNAIRE EXACTEMENT, car « les années 3000 » ou « les années en 3000 » ou « les années commençant par 3… », ce sont les années allant de 3000 (ou 3001) à 3999 (ou 4000), C’EST-À-DIRE tout simplement le 4e MILLÉNAIRE … !!! et non plus le 3e millénaire !!!

Et alors le propos de Rudolf Steiner du 1.11.1919 deviendrait d’un seul coup transparent et en parfait accord (chronologique) avec l’ensemble des indications de temps parsemées sur les 7 conférences, et en particulier avec ma (c’est-à-dire sa) « chronologie sur 6000 ans » ! Simplement, cette unique fois (ce 1er novembre 1919, jour de la Toussaint, lendemain de la nuit de Walpurgis d’automne, 13 ans jour pour jour après la Leçon Ésotérique fondatrice et fondamentale et inaugurale du 1er novembre 1906, GA 266a, sur les forces du mal), Steiner aurait voulu indiquer que l’incarnation d’Ahrimane – qu’il avait implicitement située vers l’an 3000 dans la conférence initiale, inaugurale, du 27 octobre, 4 jours auparavant – pourrait avoir lieu un peu plus tôt qu’à l’échéance stricte des 6000 ans, mais pas un millénaire avant : avant même que ne (se) soit écoulée seulement une partie des années en 3000 [ = 4e millénaire] (c’est ma formulation, de mon hypothèse, qui n’engage que moi C.L.), donc quelque part un peu avant l’an 3000 ; ce qui pourrait signifier : dans le 3e tiers du 3e millénaire, quelque part entre 2666 (pour prendre un chiffre parlant) et 2999.

L’incarnation d’Ahrimane se situerait quelque temps avant le seuil du 4e millénaire, éventuellement vers la fin de l’Ère archangélique d’Oriphiel (d’environ 2240 à environ 2600), ou un peu après, sur la fin du 3e millénaire, de façon plus ou moins symétrique (à 2 ou 3 siècles près) de l’incarnation de Lucifer (mais pas à 8 ou 9 ou 10 siècles près) par rapport à l’axe, à l’hypomochlion représenté par l’incarnation du Christ (pendant trois ans).

Acrobatique ?

Oui, mais, à mon sens, pas plus que la théorie de l’imminence-actualité qui repose entièrement :

      • sur 2 mots-chiffres (3. Jahrtausends),
      • c’est-à-dire sur 4 signes sténographiques d’un unique sténogramme,
      • et sur l’éradication subreptice de la « chronologie sur 6000 ans », que l’on veut considérer comme quantité négligeable, en irrespect total de la conférence du 27-10.

Mon hypothèse, je le reconnais, c’est de la pure spéculation, c’est vraiment une hypothèse, et elle ne saurait s’imposer à son tour comme quelque nouveau dogme, en remplacement du précédent.

Mais ce sont des questions et des réflexions que l’on a le droit d’exprimer, car, de ces déterminations chronologiques, dépendent des choses d’une immense portée pour les mille ans à venir, au cours desquels l’impulsion ahrimanienne, que ce soit donc après ou avant l’incarnation d’Ahrimane (selon la datation envisagée pour celle-ci) ne cessera de se renforcer.

Maintenant, me dira-t-on, et j’acquiesce, il faut bien avancer, « avec les moyens du bord » ; et là on revient à un problème pratique qui peut et doit être résolu : fournir au lecteur (quelle que soit la langue) les meilleurs « moyens du bord » possibles ! Les personnes se réclamant de l’anthroposophie devraient s’atteler sérieusement à fournir au monde – car c’est leur mission prioritaire – des « moyens du bord » solides, des bases saines, bref des textes corrects, et des apparats critiques dignes de ce nom ; sinon, la navigation devient périlleuse, quand l’accastillage et les voiles (les textes de base) ne sont pas entretenus, ne sont pas respectés.

Le Goethéanum vient de prostituer l’essentiel de l’œuvre écrite de Rudolf Steiner en la déléguant à un mormon (et ses associés) pour réaliser la « SKA » (Steiner Kritische Ausgabe). Ne faisons pas l’équivalent pour l’œuvre orale, les cycles, les conférences, les traductions, en négligeant ces textes si précieux et si fragiles.

Bref, essayons de travailler plus Scientifiquement, plus Consciencieusement, plus Consciemment !

 

Christian Lazaridès, fin septembre/début octobre 2020

 

Le présent article peut aussi être téléchargé au format PDF en cliquant ici

Autres articles de Christian Lazaridès, sur sa page web https://lazarides.pagesperso-orange.fr/, ou sur le site soi-esprit.info, ici.

 

[1] Précision importante (20 octobre 2020) : On me signale l’existence d’une traduction des conférences des 1er et 2 novembre 1919 (par Henriette Waddington [1894-1987]), et de celle du 15 novembre (par François Germani) – les trois étant issues du GA 191 –, traductions qui n’ont encore jamais été publiées mais que l’on peut trouver depuis cette semaine sur : http://www.triarticulation.fr/AtelierTrad/Ahriman/ [uniquement sur internet].
Le passage-clé du 1-11-1919, dans cette traduction de H.W. [« avant même que soit écoulée une partie du 3ème millénaire »], comporte une coquille (« me » au lieu de « une »), l’omission de la traduction de « nur » [« seulement »], et une petite lacune en fin de fragment [« de l’ère chrétienne » ou « après J.-C. »] [cf. p.1]. Juste un peu plus haut dans le texte : « une véritable incarnation de Lucifer a eu lieu en Asie durant le 3ème millénaire avant J. C. » [« eine wirkliche Inkarnation des Luzifer im 3. vorchristlichen Jahrtausend » = « au 3e millénaire » C.L.; puis : « On ne comprend pas bien la pleine signification du Mystère du Golgotha si l'on ignore qu'il a été précédé,  il n'y a pas tout à fait 3000 ans, par une incarnation de Lucifer. » [« daß ihm — nicht ganz dreitausend Jahre — vorangegangen ist eine Luzifer-Inkarnation. » = « pas tout à fait 3000 ans auparavant » C.L.] [NdT : c’est-à-dire un peu moins de 3000 ans avant le Mystère du Golgotha].
Ce qui montre bien que, dès qu’on entre dans les subtilités de la datation, surgissent des problèmes de traduction.
Le lecteur français (francophone) peut donc désormais obtenir – au prix, certes, de quelques efforts (5 livres différents + 1 site internet) ! – un certain accès, faute d’un accès certain, aux 7 (ou 8) conférences sur le sujet, lesquelles auraient besoin d’une révision et d’une homogénéisation, cela à condition de réussir déjà à assembler ce véritable « puzzle », et à condition ensuite d’éviter soigneusement les deux conférences contenues dans Lucifer et Ahriman !

 

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