
EXTRAIT de la quatrième conférence du livre :
« Éducation un problème social – Éducation des éducateurs »
Rudolf Steiner - Dornach, le 15 août 1919
GA296 - Éditions anthroposophiques romandes - Traduction : Raymond Burlotte
Le présent extrait peut être écouté sous forme d’un podcast ici :
Podcast - PA01 - L'âme humaine est-elle immortelle ? Question essentielle ou expression d'un désir égoïste ?
Il est une question qui prendra une grande importance pour toute l'évolution future de la culture spirituelle, c'est celle de l'immortalité. Il faudra faire la lumière sur la manière dont une grande partie de l'humanité saisit cette question de l'immortalité, depuis le moment, précisément, où beaucoup en sont arrivés à nier cette immortalité. Qu'est-ce qui vit dans la plupart des gens qui, aujourd'hui encore, veulent s'informer au sujet de l'immortalité à l'aide de ce qu'enseignent les religions courantes ? Ce qui vit dans ces âmes, c'est le désir de savoir ce que devient l'âme lorsque l'homme a franchi le seuil de la mort.
Si nous nous penchons sur l'intérêt que les hommes portent à la question de l'immortalité, ou, plus exactement, à celle de l'éternité du noyau de l'entité humaine, nous constatons que cet intérêt se rattache à la question : Que devient l’être humain lorsqu'il franchit le seuil de la mort ? L’être humain a conscience d'être un « Je ». Dans ce Je, vivent son penser, son sentir et son vouloir. Il ne supporte pas l'idée que ce Je puisse être anéanti. Ce qui l'intéresse avant tout, c'est de pouvoir emporter ce Je au-delà de la mort et de savoir ce qu'il devient alors.
L'apparition de cet intérêt repose essentiellement sur le fait que les systèmes religieux considérés, lorsqu'ils parlent de l'éternité, expriment cette éternité du noyau de l'entité humaine précisément par cette question : Que devient l'âme humaine lorsque l'homme franchit le seuil de la mort ?
Or vous devez savoir que cette question, lorsqu'on la pose de cette façon, prend un arrière-goût extrêmement égoïste. En réalité, c'est un désir égoïste qui suscite en l'être humain l'intérêt de savoir ce que devient le centre de son propre être lorsqu'il franchit le seuil de la mort. Et si l’être humain d'aujourd'hui exerçait davantage la connaissance de soi, au lieu de se faire tant d'illusions sur lui-même, il s'apercevrait déjà combien l'intérêt qu'il porte au destin de l'homme après la mort est empreint d'égoïsme.
Cet état d'esprit s'est particulièrement renforcé avec l'épreuve du matérialisme depuis trois à quatre siècles. Et ce n'est pas par de simples théories, surtout si elles n'ont qu'une forme abstraite, que l'on pourra vaincre les habitudes de penser et de sentir qui se sont ainsi emparées des âmes humaines. Mais il faut pourtant se poser la question : Cela peut-il durer ? Est-il possible que seul ce qui est égoïste dans l’être humain se pose la question du noyau éternel de l'être humain ?
Lorsqu'on envisage tout ce qui est lié à ce complexe de questions, il faut se dire que si on en est arrivé là c'est parce que les religions ont négligé l'autre point de vue, à savoir l'homme qui naît, et pénètre dans le monde, depuis son premier cri, de si merveilleuse façon, l'âme pénétrant peu à peu le corps. Les religions ont négligé de voir comment l’être humain est pénétré par ce qui, avant sa naissance, a vécu dans le monde spirituel. Combien de fois pose-t-on aujourd'hui la question : Lorsque l'être humain apparaît physiquement, qu'est-ce qui, venant du monde spirituel, se prolonge en lui ? On demande toujours et toujours à nouveau : qu'est-ce qui se prolonge lorsque l'homme meurt ? Mais on demande rarement : qu'est-ce qui se prolonge lorsque l'homme naît ?
C'est pourtant dans cette direction qu'il faudra tourner toute notre attention dans l'avenir. Nous devons apprendre à guetter, en quelque sorte, dans l’être humain qui grandit, ce qui se révèle de l'âme-esprit telle qu'elle existait avant la naissance ou la conception. Nous devons apprendre à voir dans l'enfant la continuation de son séjour dans le monde spirituel ; c'est ainsi que notre rapport avec le noyau éternel de l'être humain pourra devenir de moins en moins égoïste. Si on ne s'intéresse pas à ce qui, dans la vie physique est la continuation de l'existence spirituelle, si on s'intéresse uniquement à ce qui continue après la mort, on est intérieurement égoïste. Regarder dans la direction de ce qui, issu du spirituel, se poursuit dans l'existence physique, cela développe, d'une certaine façon, un état d'esprit non égoïste.
Si l'égoïsme ne porte pas l'homme à se poser une telle question, c'est parce qu'il est sûr d'être là, d'exister, et cela lui suffit. La seule chose dont il n'est pas sûr, c'est de toujours exister après la mort ; il voudrait bien qu'on lui en fournisse la preuve. C'est à cela que le pousse l'égoïsme. Mais l’être humain ne parvient pas à la véritable connaissance par l'égoïsme, même pas par cet égoïsme sublimé que nous venons de caractériser et qui suscite l'intérêt pour la continuation de l'existence de l'âme après la mort. Peut-on nier que les religions spéculent entièrement sur cet égoïsme ? Or cette spéculation sur l'égoïsme doit être vaincue. Et celui qui voit dans le monde spirituel sait bien que cette victoire n'apportera pas avec elle de simples connaissances, mais qu'elle permettra à l'homme de se situer tout autrement vis-à-vis d'autrui. Lorsqu'on tournera toujours les yeux vers ce qui, ne pouvant plus rester dans le monde spirituel, poursuit son existence sur terre, on éprouvera de tout autres sentiments vis-à-vis de l'enfant qui grandit.
Considérez donc comment cette question, lorsqu'on l'aborde avec ce point de vue, évolue. On pourrait dire : l’être humain se trouvait dans le monde spirituel avant de descendre dans le monde physique au moment de la naissance ou de la conception. Les choses ont dû être telles, là-haut, qu'il n'y a plus trouvé son but. Le monde spirituel ne devait plus lui fournir ce vers quoi son âme tendait. De sorte que, du monde spirituel, a dû émaner la pression de faire descendre cette âme dans le monde physique afin qu'elle s'habille d'un corps physique, et cherche dans ce monde ce qu'elle ne pouvait plus trouver dans le monde spirituel au moment qui a précédé sa naissance.
Lorsqu'on sait prendre ce point de vue, mais de telle façon que cela devienne un sentiment, la vie s'approfondit de façon extraordinaire. Tandis que le premier point de vue, celui de l'égoïste, amène l'homme à devenir de plus en plus abstrait, à se perdre dans les théories, et à incliner vers une pensée cérébrale ; le second point de vue, celui du non-égoïste, incitera de plus en plus l'être humain à connaître le monde en l'aimant, à comprendre les choses par l'amour. Voilà un des éléments qui devront être introduits dans la formation des professeurs ; tourner les yeux vers l'homme d'avant la naissance, ne plus seulement ressentir l'énigme de la mort, mais ressentir aussi l'énigme de la naissance.
Rudolf Steiner
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