Tiré de -L'épreuve de l'âme»,
5° tableau Drame-mystère de Rudolf Steiner

 

Il était une fois un enfant,

Fils unique de pauvres bûcherons,

Qui grandissait dans la solitude des bois.

Il ne connaissait, en dehors de ses parents,

Que peu de gens.

Ses membres étaient délicats,

Sa peau presque transparente.

Longuement au fond de ses yeux on pouvait plonger,

Des splendeurs spirituelles s'y cachaient.

Et bien que dans la vie de l'enfant

Il n'entrât que peu d'êtres humains,

Les amis ne lui manquaient pas.

Lorsque, sur les montagnes proches,

S'allumaient les feux du soleil,

Par les yeux rêveurs de l'enfant,

L’or de l'esprit entrait dans son âme.

Et le fond de son cœur s'éclairait

Comme le soleil du matin.

Mais lorsque les rayons du levant

Ne pouvaient percer les nuages sombres

Et que les montagnes s'enveloppaient de brume,

L’œil de l'enfant se voilait

Et son cœur s'attristait.

Il vivait donc tout adonné

A l'esprit de son monde clos,

Qui lui semblait aussi familier

Que les membres de son corps.

Il avait aussi pour amis

Les arbres de la forêt et les fleurs.

De petits esprits lui parlaient dans les corolles,

Les calices des fleurs et les cimes des arbres,

Il comprenait leur bruissement.

Les merveilles du monde mystérieux

Se dévoilaient devant l'enfant

Quand son âme s'entretenait

Avec ce que le plus souvent

Les hommes appellent inanimé.

Et les parents le soir se demandaient soucieux

Ce qu'était devenu le petit bien-aimé.

Il se trouvait non loin de là

Près d'une source qui jaillissait d'une roche

Et brisait contre la pierre

La poussière de mille gouttelettes d'eau.

Quand l'éclat argenté de la lune

En un magique jeu de couleurs étincelantes

Se mirait dans les myriades de gouttes,

L'enfant pouvait pendant des heures

S'attarder auprès de la source.

Des formes d'aspect spirituel

Apparaissaient à ses yeux clairvoyants

Dans le remous de l'eau et le scintillement lunaire.

Elles se précisaient en trois femmes

Qui l'entretenaient de choses

Vers quoi tendait l'élan de son âme.

Au cours d'une douce nuit d'été,

Comme il était de nouveau assis près de la source,

L'une des femmes prit alors

Mille poussières de l'écume diaprée

Et les tendit à la seconde femme,

Qui forma de cette poussière de gouttes

Un calice aux reflets argentés

Et le tendit à la troisième femme,

Qui emplit ce calice des rayons d'argent de la lune,

Et le donna tel à l'enfant.

Celui-ci avait suivi toute la scène

De ses yeux enfantins clairvoyants.

Il rêva dans la nuit

Qui suivit la vision

Que son calice lui était ravi

Par un furieux dragon.

Après cette nuit, le miracle de la source

Ne se renouvela plus que trois fois pour l'enfant.

Il avait beau venir s'asseoir pensivement

Près de la source dans la lumière lunaire,

Les Dames demeuraient loin de lui.

- Et quand trois cent soixante semaines

Se furent trois fois de suite écoulées,

L'entant était depuis longtemps un homme;

Il avait quitté et parents et forêts

Pour une ville lointaine.

Alors qu'il s'y trouvait, un soir,

Fatigué de son labeur, et songeant

A ce que la vie pouvait encore lui ménager,

Il se sentit soudain redevenir

Le petit garçon près de la source dans les rochers.

Les Dames de l'eau lui réapparurent

Et cette fois elles lui parlaient.

La première lui dit:

«Souviens-toi de moi chaque fois

«Que dans la vie tu te sens seul.

«J'attire les regards des âmes

«Vers les infinis de l'Ether et des étoiles.

«Et à celui qui veut me ressentir,

«Dans ma coupe enchantée je fais boire

«La boisson d'espérance en la vie.»

Et la seconde parla aussi:

«Ne m'oublie pas au cours des heures

«Qui menacent ton courage de vivre.

«Je conduis l'élan des cœurs humains

«Aux profondeurs de l'âme, aux cimes de l'esprit.

«Et pour celui qui cherche en moi des forces,

«De mon manteau magique je forge

«Les puissances de vie de la toi.»

Et la troisième se fit ainsi entendre:

«Élève vers moi ton regard spirituel

«Lorsque t'assaille l'énigme de l'existence.

«Je tisse les fils de la pensée

«Dans le labyrinthe de la vie et les tréfonds de l'âme.

«Et pour celui qui a confiance en moi,

«Sur mon métier merveilleux je file

«Les rayons de vie de l'amour»

L'homme rêva dans la nuit

Qui suivit la vision

Qu'un dragon furieux

Rampait autour de lui

Mais ne pouvait l'approcher.

Contre ce dragon le protégeaient les Êtres

Qu'un jour il avait vus au rocher de la source.

Et qui, de sa forêt natale,

L'avaient suivi dans la ville étrangère.