Robert Fludd , Utriusque cosmi historia , Oppenheim / Francfort, 1617–1621.
Extrait de la première conférence du cycle « Formation du destin – Vie après la mort »
Berlin, 16 novembre 1915
Rudolf Steiner – GA157a
2005 - Éditions Anthroposophiques Romandes
Traduction : Claudine Villetet
(...) Voyez-vous, nous avons souvent insisté sur ce point : nous avons besoin ici, pour la vie de notre âme dans l'existence physique, d'une représentation de notre "je" qui ne s'interrompe plus après sa mise en place, dans la deuxième, troisième, ou quatrième année de la vie, au point où commencent nos souvenirs. La rupture de ce fil du « je » chez certaines personnes entraîne un déséquilibre psychique. Le cas se rencontre, je l'ai souvent évoqué, mais les personnes en question souffrent alors toujours d'une grave maladie psychique. Il arrive que le lien d'une personne à son je soit soudainement brisé. Elle ne se rappelle plus de ce qu'elle a vécu précédemment. Par exemple, elle va à la gare, s'achète un billet pour une destination donnée. Sa raison fonctionne parfaitement. Elle accomplit fort raisonnablement les démarches nécessaires aux différents stades de son projet. Mais elle ne se souvient plus de ce qui s'est passé auparavant. Sa vie intérieure s'arrête au point où elle s'est décidée à acheter un billet et à faire ce voyage. Elle voyage dans le vaste monde, sa raisonfonctionne. Puis vient le moment où elle sait : c'est «elle». Avant, la vie de son âme, en ce qui concerne la mémoire, était éteinte. La raison peut fonctionner, la mémoire est éteinte : le je est alors déchiré et l'être humain souffre d'une grave maladie psychique.
J'ai moi-même connu quelqu'un qui occupait un poste relativement élevé et qui a été assailli par une maladie de ce genre. Il éprouva le besoin soudain, après avoir complètement oublié qui il était lui-même, de voyager. Il voyagea, dirions-nous, à l'aveuglette dans le monde, d'un lieu à un autre et se retrouva ici à Berlin, dans un asile pour sans-logis. Et là, il redécouvrit que cet homme dans l'asile, c'était lui! Il s'était, certes, conduit fort raisonnablement pendant la période intermédiaire, mais il n'avait aucun rapport avec l'autre partie de sa vie. Puis, cette maladie fondit sur lui une seconde fois ; il a alors cherché volontairement la mort, avec une conscience où la mémoire était une fois de plus déconnectée du je.
Eh bien, voyez-vous, de même que le "je" doit être un fil continu, dans cette vie entre la naissance et la mort, et que cette possibilité de se souvenir de tout ce qui s'est passé depuis le moment de l'enfance où émerge la mémoire ne doit être rompue à aucun moment pendant la vie diurne, il doit en être de même dans la vie entre la mort et une nouvelle naissance. Là, également, il faut que nous ayons toujours la possibilité de conserver notre je. Cette possibilité nous est donnée, et elle nous est donnée du fait que les premiers temps après la mort se déroulent comme nous l'avons souvent décrit. Dans la périodequi suit immédiatement la mort, on a devant soi la vie qui vient de s'écouler, comme dans un grand tableau. On embrasse sa vie du regard, on en voit tous les jours, simultanément, en quelque sorte. On a comme un grand panorama étalé devant soi. À vrai dire, quand on y regarde de plus près, il s'avère que ces journées de rétrospective de la vie passée sont une observation d'une qualité particulière. D'une certaine manière, ces jours-là, on voit la vie du point de vue du je, on regarde particulièrement tout ce à quoi notre je a participé. Je veux dire par là qu'on voit les relations qu'on a eues avec telle ou telle personne, mais on les voit sous un jour qui nous montre les fruits de cette relation pour nous. On ne voit donc pas les choses tout à fait objectivement : on voit les fruits que cela nous a apportés. On se voit partout au centre. Et cela nous est infiniment nécessaire, car de ces jours où l'on voit tout ce qui a porté ses fruits pour nous, émane la force intérieure et la fermeté dont on a besoin dans toute la vie entre la mort et une nouvelle naissance pour pouvoir garder l'idée du je. Car c'est à cette contemplation de la vie passée que l'on doit la force de pouvoir maintenir son je entre la mort et une nouvelle naissance ; c'est de la contemplation que vient cette force. Et, tout particulièrement, mes chers amis - je dois souligner cela encore une fois, bien que je l'aie déjà dit ici - tout particulièrement, c'est le moment de la mort qui a une importance extraordinaire.
La mort est une réalité qui possède deux côtés totalement différents. La mort, vue d'ici, du côté du monde physique, a certes beaucoup d'aspects forttristes et douloureux. Mais c'est vrai qu'on ne voit ici la mort que d'un côté : quand on est mort, on la voit de l'autre côté. Et là, elle est l'événement le plus satisfaisant, le plus parachevé que l'on puisse connaître. Car là, elle est faite de vie. Tandis qu'elle est ici une preuve, pour notre sensibilité, notre sentiment, de la fragilité, de la brièveté de la vie physique humaine, vue du monde spirituel, elle est une preuve de l'inéluctable victoire finale de l'esprit sur tout ce qui n'est pas spirituel, de l'identité de l'esprit avec la vie, la vie éternellement jaillissante. Elle est précisément la preuve qu'il n'y a en réalité pas de mort, que la mort est une maya, une apparence. C'est là qu'est aussi la grande différence entre la vie de la mort à une nouvelle naissance et la vie ici-bas, de la naissance à la mort.
Car voyez-vous, nul être humain, avec les moyens de connaissance physiques ordinaires, ne peut se souvenir de sa propre naissance. Personne ne peut prouver par expérience sa propre naissance, parce qu'il ne l'a pas vue. La naissance, c'est quelque chose qu'un être humain, ici, dans la vie physique, ne peut pas regarder. La naissance est antérieure au temps des souvenirs. Elle ne se laisse jamais appréhender. Mais la mort - et par là, elle se distingue de la naissance, quant à son importance après la mort - est toujours l'événement le plus grand, le plus significatif, le plus vivant, le plus achevé, devant l'œil spirituel, dans le temps entre la mort et une nouvelle naissance. Car la mort est justement ce qui nous donne la conscience de notre je. Et de même qu'il nous est impossible ici, dans notre vie physique, denous souvenir de notre naissance, il est nécessaire et évident, pendant tout le temps que nous passons dans le monde spirituel, dans la vie entre la mort et une nouvelle naissance, que devant notre regard spirituel et psychique, se tienne toujours ce moment où l'esprit s'arrache du corps. Car de cette mort flue vers nous, liée à ce que nous avons vécu ici-bas, la force dont nous avons besoin pour nous ressentir comme un je. On pourrait presque dire : si nous ne pouvions pas mourir, nous ne pourrions pas faire l'expérience d'un je spirituel. Car cette expérience d'un je spirituel, nous la devons au fait que nous pouvons physiquement mourir. C'est ainsi que sont les choses pour notre je. Ce je est renforcé et affermi par l'expérience des premiers jours qui suivent la mort, où nous sommes encore dans le corps éthérique. Puis nous nous dépouillons de ce corps et nous effectuons une traversée rétrograde de la vie, que nous pouvons appeler traversée du monde des âmes par l'âme humaine, une vie déjà plus longue que la brève vie qui suit immédiatement la mort physique, et qui se compte en jours. (...)
[Caractères gras, italiques et soulignés S.L.]
Rudolf Steiner
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