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Site dédié à la Science de l'Esprit de Rudolf Steiner

Questionnements, essais et considérations portant sur divers aspects liés à la science de l'esprit (science initiatique moderne) de Rudolf Steiner

Citation
  • « Ce qui importe précisément, ce n'est pas d'arranger son jugement selon ce qui est autorisé ou non, surtout lorsqu'il s'agit de juger des réalités, mais que ce jugement se soit formé à partir de la libre appréciation, à partir de l'âme libre elle- même. C'est cela qui est important ».

    Dornach, 29 novembre 1918 – GA186

    Rudolf Steiner

Dans la Revue d'anthropologie des connaissances (2018/2 (Vol. 12, N°2), pages 289 à 321) Jean Foyer a publié des analyses qui s’appuient non seulement sur la lecture de différents textes et documents de référence en biodynamie, mais surtout aussi sur un travail mené depuis plus de quatre ans sur la base d’une cinquantaine d’entretiens qualitatifs avec des vignerons en biodynamie, mais aussi des conseillers et formateurs. Il s’appuie aussi et notamment sur l’observation participante à différentes formations ou journées en biodynamie ainsi qu'à un comité de pilotage d'un projet d'expérimentation.

On lira avec grand intérêt ces analyses anthropologiques qui contribuent à rendre compte de la pluralité des savoirs en jeu chez les praticiens de la biodynamei, et pour lesquels la proposition centrale de Jean Foyer consiste à décrire la mobilisation de savoirs en termes de syncrétisme.

Quelques extraits de la publication en question, permettant de mieux cerner la démarche de recherche de l'auteur et quelques observations/constats qui en sont issus :

(…) Dans la lignée des approches symétriques de la sociologie des sciences (Latour, 2010) ou de l’anthropologie de la connaissance, il va donc de soi pour nous que le rôle du chercheur en sciences sociales n’est pas de dire qui a raison ou tort, de trier entre ce qui relève des savoirs et ce qui relève des croyances (Lenclud, 1990) mais bien de « rendre compte de la diversité de l’expérience humaine du monde » (Delbos, 1993) et des différentes rationalités en œuvre pour lui donner sens et agir sur lui (...).

(...) Dans les lectures de référence sur la biodynamie, on trouve donc constamment, mais selon des dosages diversement équilibrés, cette tension entre différents registres épistémiques paysans, scientifiques et ésotériques. (...)

(…) Si le Cours aux agriculteurs est bien le texte de référence de la biodynamie, il est important de souligner que Steiner reste hermétique à la majorité des viticulteurs que nous avons interviewés et qui, souvent, admettent d’ailleurs ne pas l’avoir lu ou le comprendre avec difficulté. À quelques exceptions notables, dont celle de Nicolas Joly, la très grande majorité d’entre eux ne se revendiquent d’ailleurs pas de l’anthroposophie.(...) 

(…) Dans une large mesure donc, il faut éviter l’erreur d’assimiler anthroposophie et biodynamie appliquée à la viticulture, au moins dans la région étudiée ici. En termes d’identité et de savoirs, disons que la plupart des viticulteurs biodynamistes sont vignerons avant d’être biodynamistes, et biodynamistes bien avant d’être anthroposophes. (...)

(…) Au-delà de ce primat de la culture vigneronne, un des traits saillants de notre série d’entretiens est la revendication d’un certain pragmatisme vis-à-vis de la biodynamie. Beaucoup se disent ainsi assez sceptiques sur la dimension ésotérique, sans pour autant la rejeter. C’est avant tout en la pratiquant, bien plus qu’en l’étudiant, qu’ils l’abordent et la comprennent. (…)

(…) L’efficacité est déterminée aussi et même surtout par rapport aux besoins pratiques, à la représentation du monde et à la sensibilité des vignerons (Delbos, 1983) et non pas par rapport à la cohérence théorique d’une agronomie modernisatrice produite en station expérimentale et reprojetée dans le monde. Ce primat du « comment faire » sur le « pourquoi ça marche » est propre à ce type de métier en contact direct avec une nature fluctuante peut-être plus qu’à la biodynamie elle-même, mais la biodynamie, dans ses principes, gestes et par ses exigences, favorise indéniablement ces incorporations expérientielles et sensibles.(…)

(…) Au-delà des effets à proprement parler de la biodynamie, sa pratique impliquerait ainsi une exigence d’engagement avec l’environnement, un sens, encore aiguisé par rapport aux autres pratiques agricoles, de l’observation du ciel, du climat, de la luminosité, des réactions de la terre, de la vigne et de la biodiversité environnantes. Les exemples de rapports sensibles à l’environnement abondent dans nos entretiens (…)
 
(…) La biodynamie se pose ainsi en alternative à ce qu’Aurélien Gabriel Cohen a appelé le paradigme nomologico-prescriptif de l’épistémologie agronomique (Cohen, 2017), à savoir la prétention à édicter de manière plus ou moins autoritaire des prescriptions fondées sur des lois générales qui tendent à ignorer non seulement les variations naturelles des écosystèmes, mais également le rôle du paysan dans sa capacité à valoriser son expérience face à la variabilité du vivant. La biodynamie favorise ainsi un rapport sensoriel, parfois esthétique et poétique, à la vigne et au vin. Les vignerons revendiquent travailler, à la manière d’artisans, une matière non standardisée et mouvante, sur la base de notions comme l’inspiration, l’intuition et le plaisir. (…)

[au sujet d'une journée de formation auquel l'auteur à participé] (…)Si le premier moment de la journée correspond donc bien au mélange évoqué dans les parties précédentes entre expérience, expérimentation et science, le deuxième moment de la journée correspondrait à une évolution vers un régime de preuves péri-scientifiques, sans préjuger ici de la valeur de ce type de savoirs (Lagrange, 1993a). Par « péri-scientifique », nous nous référons ici à un régime de savoirs périphérique, qui emprunte à la science un certain formalisme et des bases théoriques, mais qui n’est pas validé par la science officielle des académies et principales institutions scientifiques. Si cette absence de validation est perçue par leurs détracteurs comme une absence pure et simple de scientificité, elle est symétriquement perçue par leurs promoteurs comme un manque de maturité des sciences qui doivent se développer pour comprendre des phénomènes qu’elles ne parviennent pas à expliquer. On est ici face à une administration de la preuve qui se fait donc à la marge ou en périphérie de la sound science, là où elles ne devraient jamais s’aventurer pour les positivistes, là vers où elles devraient tendre pour les praticiens et théoriciens de la biodynamie. (…)
 
(…) il est clair qu’il existe différents degrés de praxis de la biodynamie, de la simple mise en œuvre de recettes à une redéfinition radicale des manières de savoir et connaître le monde. (…)
 
(…) Si on ne veut absolument pas limiter la biodynamie à ses caractères ésotériques, ne pas en parler relève au mieux de la prudence méthodologique, au pire d’un défaut d’analyse. Quant à l’attitude qui consisterait à renvoyer cette dimension à des formes d’obscurantisme, elle est la plus éloignée selon nous des démarches compréhensives propres à l’anthropologie, mais également la plus stérile d’un point de vue scientifique. (…)
[ndlr : c'est nous qui écrivons le texte en gras]

 

Références de l'article :
Jean Foyer. Syncrétisme des savoirs dans la viticulture biodynamique. Incorporation dans l’expérience et le sensible et trajectoire initiatique. Revue d'anthropologie des connaissances (2018/2 (Vol. 12, N°2), pages 289 à 321).

L'article peut être téléchargé via cette page: 
https://www.cairn.info/revue-anthropologie-des-connaissances-2018-2-page-289.htm?contenu=resume ou via ce lien.

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