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 « Le problème le plus important de toute la pensée humaine : Saisir l'être humain en tant qu'individualité libre, fondée en elle-même »
Vérité et Science, Rudolf Steiner

   

Citation
  • «Prenons garde, par exemple, à ce que le principe selon lequel il n’y a aucune différence entre les humains ne mène pas à effacer toutes les nuances et à tout rendre confus comme l’a fait la responsable de la «Theosophical Society» qui s’est efforcée de gommer le plus possible les différences entres les religions, de façon à ce que l’indouisme ressorte dans toute sa gloire !»
    Berlin, 13 février 1913 - GA167

    Rudolf Steiner
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(Temps de lecture: 20 - 40 minutes)

 


Il y a un an, presque jour pour jour, je revenais de Dornach, bouleversé par le Congrès de Noël 2022/2023 lors duquel nous avions commémoré l’incendie qui détruisit la première "incarnation" du Goetheanum. Aujourd’hui, 7 janvier 2024, le grand portail stellaire des Nuits Saintes se referme. Comme chaque année, nous avons voyagé aussi consciemment que possible, 12 jours et 13 nuits, dans le temps d’éternité qui relie Noël et Épiphanie, Bergers et Rois, Terre et Zodiaque. Depuis ce feu d’il y a un an, il y eut l’assemblée générale de la Société Anthroposophique Mondiale au Goetheanum et la première représentation de Parzifal, à Pâques. Il y eut l’assemblée générale de la Société Anthroposophique en France au Mont Sainte Odile et un nouveau Comité Directeur français entamant un Tour de France. Il y eut l’océan de l’été, ses rêves et sa musique, les femmes et les hommes qui dansent et cherchent les étoiles filantes. À la Michaëli, il y eut des milliers de citoyens du monde à Dornach puis, en Touraine, quelques-uns qui unissaient leurs forces, emplis de bonne volonté, pour préparer la Rencontre 2024 de la Société Anthroposophique en France qui se tiendra à Chartres en mars prochain. Excepté Parzifal, j’ai voyagé et participé à ces évènements, que je ne peux écrire ici, bien que j’ai essayé maintes fois.

Il y eut aussi des guerres. Des peuples frères, des âmes sœurs, qui se haïssent, se maudissent et se tuent. Il y eut l’automne et ses épreuves, les longues nuits froides, les bûches qui crépitent, les animaux qui dorment et le solstice d’hiver.

*

Le lendemain de Noël, je roule de nouveau vers l’est et ma voiture ma lâché à 100 km d’Arlesheim, faisant un bruit d’enfer. Mon téléphone me lâche également et je me dis que certaines forces n’ont pas l’air d’apprécier que je retourne au Goetheanum. Je demande de l’aide à une gentille boulangère et finalement je trouve un garage ouvert (un 26 décembre) à 500 mètres de là. Je leur laisse ma voiture et, alourdi d’un devis assassin vu l’urgence de ma demande, j’appelle l’assurance pour demander un taxi. Je tombe sur un homme de l’assistance internationale qui écoute ma destination et me dit en substance : « Vous allez au Goetheanum ?! C’est Steiner ça, non ? Félicitations ! Je ne suis pas de ce courant mais je respecte ! » Choqué, je pense un instant aux probabilités mathématiques de tomber sur un employé d’assurance qui connaisse le Goetheanum et l’anthroposophie et qui en plus les respecte. En l’espace de cinq minutes, nous parlons comme deux frères de l’amour et du respect qui lui préexiste et ce monsieur dont j’ignore le nom m’assure un taxi et un autre qui me ramènera trois jours après récupérer mon auto.

La Lune est pleine et inonde de ses rayons les prémisses du Congrès quand le taxi me dépose en haut de la colline. Cette année, l’hébergement des moins fortunés a été bien pensé. Trois grandes salles de la maison des étudiants (à 2 minutes à pied du Goetheanum) sont mises à disposition comme dortoirs, avec des matelas rudimentaires au sol, pour un prix abordable.

 

 

Nous y serons à l’international, Roumanie, Espagne, Serbie, Argentine, Chili, Belgique et d’autres pays encore, dans une ambiance de fête et de rires. Il fait assez froid et certains ronflent à faire trembler les murs, mais j’aime cette simplicité. Un lit pas cher est un luxe rare en Suisse et il faut réaliser combien la barrière de l’argent est colossale pour les étrangers. Une amie Argentine, lors d’une pause, me lança en riant : « Je te laisse, je vais chercher mon café à un million de Pesos !! » Un couple de chiliens me confièrent que ce fut quelque chose de pouvoir être à ce Congrès. Je tiens à saluer ici l’initiative fantastique des organisateurs. Ils ont informé les membres du prix idéal pour l’intégralité du Congrès (480 francs suisses) et ont laissé la possibilité à celles et ceux qui le voulaient de venir en payant un montant de leur choix. La Société Anthroposophique suisse, qui co-organisait, s’est engagée à endosser le déficit ainsi créé, mais elle ne s’attendait pas à autant : 100 000 francs suisses. Marc Desaules a expliqué tout cela en pleine transparence et fait un appel aux dons. Il faut beaucoup de confiance en l’avenir et en une forme d’équité supérieure pour choisir cela. Un soir, j’ai parlé longuement avec une femme serbe qui logeait aux dortoirs. Elle me racontait la guerre et la pauvreté de son pays. Elle était infiniment reconnaissante à ce choix des organisateurs, qui permit que nous soyons plus de mille participants, de 40 pays différents.

Je vais tenter de relater un peu l’expérience que j’ai de ce Congrès, dans une dimension aussi vaste que possible et je précise d’emblée que tout ce que je raconterais des propos tenus par d’autres que moi, provient de mes notes et de mes souvenirs et sera en permanence mélangé avec mes propres interprétations. Ainsi, rien de ce qui figure dans ce texte ne peut être attribué à d’autres avec une complète certitude et ne peut engager leurs responsabilités. J’ai fait autant de vérifications que possible mais il en demeure ainsi.

 *

Goetheanum pt

AK Dornach Goetheanum Abgebrannt Silvester 1922 23

Deux "incarnations" du Goethanum céleste

Le rythme des 99 à 100 années est un profond mystère. L’ être humain qui fut assez accompli, aidé par les hiérarchies du cosmos et par ses semblables, pour accueillir dans son corps physique une force telle que le Soleil, sans le consumer immédiatement, vécu un peu plus de 33 ans. Il est permis d’imaginer que cet archétype de l’amour et de la complicité qui a unit les dieux et l’humanité s’est inscrit de toute éternité dans le tissu du temps lui-même. Et le temps est le maître de la vie et de la mort, s’écoulant tel un fleuve que nul ne peut contenir, mais recelant dans sa trame des liens plus subtils que les seuls causes et effets. Le temps est le rythme. En musique, la pulsation qui passe et ne doit pas bouger de vitesse, de tempo justement, s’appelle le temps, et quand on découvre un nouveau rythme un peu complexe, on demande : « Mais où est le temps dans ce que tu joues ? » Le point de repère commun à tous.

Ces 33 années et quelques mois relient dans le tissu du temps ce qui naît (en image, Noël) à sa mort (Pâques). Mais, dans ce cas précis, sa mort est aussi sa résurrection, qui est ainsi une naissance, encore et encore et un cycle, un rythme, se créé. Comme en musique, un rythme qui se répète crée une structure et peut-être, parfois, un morceau, une chanson. Alors, quand 99 à 100 années sont écoulées, trois fois s’est répété ce rythme qui unit les dieux et l’humanité. Trois fois répété, un rythme en a créé un nouveau, ou un début de morceau, un embryon de chanson.

Trois, tres, 3, three, drei, chiffre dont la portée symbolique et mythique est reconnue dans toutes les cultures humaines du monde. Quiconque la recherche un peu la découvrira. Pour que la vie continue, très souvent, il faut deux êtres, qui dans l’union, permettent l’apparition d’un troisième.

*

Il y a 100 ans, les matinées du Congrès étaient principalement consacrées aux assemblées des membres et à des conférences d’illustres collègues. Avant et pendant cela, Rudolf Steiner témoignait de ce qui venait de l’autre monde. Il faisait parvenir jusqu’à nous le Verbe, une parole assez sûre et véritable pour que nous puissions avancer, car on ne peut pas créer une œuvre sociale de liberté et d’esprit dans un XXème siècle de culmination de l’horreur sans des fondations profondes et durables. Cette Pierre angulaire, qu’il nous a proposée pour bâtir nos fondations, elle aussi est faite de rythmes. Il y a 100 ans, un être humain pouvait cela. Depuis, partout dans le vaste monde, des cœurs d’hommes et de femmes méditent cette parole et pour l’honorer et nous en donner une image, chaque matin nous avons entendu des passages de ce Verbe et vu sa couleur et sa grâce chez les eurythmistes. La Pierre de Fondation vivante dans les Âmes des Peuples, illustrant leurs différences par ce que l’art a d’inexplicable, voilà ce qui nous fut offert dans ces belles matinées. Chaque jour un peuple différent, Allemand, Russe, Anglais, Italien. Ce qui, il y a 100 ans, vivait dans un homme, telle une graine débordante de vie, aujourd’hui revenait des lointains du monde vers le lieu de sa naissance. Les femmes russes étaient là. Elles nous montrèrent le geste de « Âme humaine », en Allemand « Menschen Seele », où l’on n’entend qu’une seule voyelle répétée. Droites et fières, elles ciselaient l’air de leurs bras sans presque bouger, closes en elles-mêmes. Mais quand elles firent de même en Russe, en phonétique « Doucha Tchoulavieka » l’âme humaine Russe révéla son ouverture profonde à ses semblables. Elles ouvraient leurs bras autour de leurs cœurs et je sentais comme un appel à la fois clair et diffus à la communauté, comme s’il faisait froid dehors et que je souhaitais les rejoindre et m’asseoir à leur table.

En écho à ces multiples contrées, Mathias Girke, seul, eut le courage de nous partager le fruit de ses recherches sur les rythmes de la Pierre. Ce fut bon de l’écouter ainsi car ces dernières années, alors qu’il était l’un des responsables de la Section médicale, j’avais été déçu des annonces de cette Section concernant des sujets de l’actualité brûlante comme le lien de l’anthroposophie à l’OMS, de Weleda à One Health, ou encore la vision véhiculée du covid et des vaccins. J’avais trouvé ces annonces bien tièdes et politiquement correctes, provenant d’une Section de laquelle j’espérerais plutôt des idées novatrices, pionnières, vastes, inattendues, m’apprenant réellement quelque chose de nouveau, comme je conçois qu’est l’anthroposophie dans son essence, c’est à dire tout le contraire de banale et conventionnelle.

J’eus donc ici un autre aperçu de Matthias Girke, plus personnel et ésotérique et cela enrichi l’image qui apparaît de lui. Il a en tout cas relevé le défi de parler de ces rythmes de la Pierre de Fondation en des temps historiques, 100 ans après notre fondateur, et le défi est de taille.

 

En miroir aux conférences des matins d’il y a 100 ans, quatre conférences continuaient nos matinées, une par jour. Joan Mele donna la première conférence. Il travaille principalement la question sociale et le rapport à l’argent dans la sphère hispanophone. Je parle espagnol et eut le plaisir d’entendre que la conférence d’ouverture fut donnée en espagnol ! Traduite en allemand (pour changer). C’est d’une signification profonde que cela, car celui qui sait un peu l’espagnol, l’Espagne, l’Amérique du Sud, sait que le cœur, le sentiment humain s’exprime plus naturellement ici que dans d’autres langues comme l’allemand ou le français. Il y a ici la passion, la chaleur, le soleil, équilibrants l’intellectualisme abstrait qui a trop souvent régné dans notre Société. Investi de cette sincérité, Joan Mele, d’une voix forte, remercia intensément Sergej Prokofieff et Peter Selg, que je considère aussi comme de nos plus illustres contributeurs à ce que l’impulsion du Congrès de Noël ne soit pas perdue. Dans cette langue du cœur, il m’apprit que le mot "cœur" est le mot le plus prononcé du Congrès de Noël par Rudolf Steiner. Il nous exhorta à nous sentir fiers, face au monde, de notre science de l’esprit, de ne pas la maquiller, la travestir ou la faire passer pour ce qu’elle n’est pas. « Les écoles Waldorf sont anthroposophie. L’agriculture biodynamique est anthroposophie. La médecine anthroposophique est anthroposophie. Ne le dissimulons pas, jamais ! » lança-t-il devant une Grande Salle comble. Il proposa qu’ici soit le lieu et le moment de renouvellement ou d’établissement d’un serment, inconditionnel, inviolable et éternel, pour ceux qui le souhaitent, depuis la liberté et l’amour, et que si suffisamment d’entre nous le choisissent, alors peut-être nous hisserons nous à la hauteur du siècle à venir...

Voilà ce qui inaugura ce Congrès, ce qui fut dit et entendu dès le tout début.

Le deuxième matin, Pim Blomaard et Rik ten Cate, deux Hollandais volants, fous et magnifiques, crièrent en sautant sur l’estrade, se jetant des doubles-dodécaèdres en carton. Ils tracèrent une étoile des différentes "qualités" de la lumière, que je perçois un peu comme des "formes" du penser, émettant l’hypothèse qu’un aspect de cette étoile avait été intensément considéré et travaillé depuis 100 ans et que peut-être l’autre aspect devait être cherché. Puis ils dévoilèrent deux doubles-dodécaèdres, en cuivre et contenant des pyrites, reproductions parfaites à échelle 1/3 et 2/3 de la Pierre de Fondation enfoui sous notre bâtiment. Le grand restera au Goetheanum. Le petit voyagera dans le monde accompagné d’un carnet de bord, pour une assemblée, une rencontre, un congrès ou autres évènements et chaque groupe qui l’aura hébergé devra écrire son histoire et l’envoyer au prochain qui le voudra. Le destin me permit de rencontrer un des hollandais à la pause café qui suivit, et alors que j’écris ces lignes, la "petite Pierre" voyage vers la France. Puissions-nous être vrais devant sa signification.

Dodecaedres

Etoile de lumiere pt

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En miroir aux assemblées des membres d’il y a 100 ans, chaque matinée se finissait par un temps d’échanges dans la grande salle. Étaient présents sur scène le conférencier du matin et deux ou trois membres qui donnaient des contributions de quelques minutes, suivies de questions et d’échanges libres. Le premier jour, Michaëla Glöckler rappela qu’il y 100 ans, la fondation de la nouvelle Société anthroposophique ne fut pas inaugurée par les paroles de la Pierre de Fondation, mais par l’exposition des "Statuts". « Puissions-nous méditer ces statuts dans le siècle à venir, autant que la Pierre de Fondation depuis 100 ans » a-t-elle dit. Il est possible en effet que la portée et la signification réelles des statuts ainsi que des commentaires de Rudolf Steiner qui accompagnaient leur présentation au Congrès de Noël, soient largement sous-estimées dans la Société. Des données essentielles à ce sujet peuvent être trouvées dans les deux articles de Michel Laloux La confirmation du mandat des membres du comité - Une proposition (dans Les Nouvelles de la Société Anthroposophique en France, Septembre-Octobre 2018) et Société anthroposophique : de nouveaux organes ? Et si l’on expérimentait le projet de Rudolf Steiner ? ainsi que dans l’annexe « La question de la "Constitution" de la Société Anthroposophique » du Tome 3 de Les Hommes puissent-ils l’entendre de Sergej Prokofieff, ainsi que dans Les principes de la Société Anthroposophique d’Herbert Witzenmann, récemment publié chez Eurios grâce aux efforts de Pierre Tabouret, ou encore dans l’annexe d’Éva Lohmann Heck « Pourquoi nous avons besoin de nouvelles structures sociales - quelques réflexions de base », annexe à la Rundbrief n° 74, newsletter indépendante de Thomas et Éva Heck, traduite avec constance par Benoît Dusollier, accessible sur internet.

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Comme on peut le voir, ce Congrès fut imaginé dans sa forme par l’équipe d’organisation d’une manière assez semblable à celui d’il y a 100 ans. Mais ce qu’il nous importe de découvrir ici n’est pas tant cette forme, sinon ce qui vivait subtilement "au-dessus" de la communauté réunie. Quelles inspirations recevions-nous en commun ? Quelles images porteuses d’avenir ?

Les après-midis et les soirées étaient en trois temps. D’abord des rapports brefs des résultats de recherche des Sections de l’Université libre de science de l’esprit, sur lesquels je reviendrais plus tard. Puis des "cours" ou travaux de groupes, issus de chercheurs et chercheuses de par le monde. 37 cursus de deux heures, trois jours de suite, étaient proposés par de nombreuses personnes qui s’étaient portées volontaires et il nous fallait choisir. À l’assemblée générale d’Avril précédent au Goetheanum, j’avais été touché par l’intervention sincère et digne d’un représentant de pays de Roumanie, dont j’ignorais le nom. Quand je vis qu’un des cours intitulé Les hommes puissent ils l’entendre ! La force de construction de communauté de la Pierre de Fondation, était donné par un Roumain, je m’y inscrivis. C’était lui ! Je découvris un groupe de presque trente femmes et hommes de Roumanie, jeunes, moins jeunes ou beaucoup moins jeunes, réunis avec joie autour de leur représentant de pays, Vlad Popa. Il était manifeste que cet homme avait le respect et l’amour des siens, issus de son engagement, de son travail et de son humilité. À la fin nous échangions tous des accolades et des embrassades généreuses au cours desquelles je fus invité maintes fois (et même plutôt convoqué, "sommé" de venir) en Roumanie. Imaginons un instant que dans 37 lieux différents autour et dans le Goetheanum, des groupes éparses et diversifiés ont vécus trois jours de suite des aventures de ce genre, avec autant de thèmes et de pays représentés, et nous aurons une idée de l’ampleur sociétale véritable vivant dans l’anthroposophie.

 

 Foundation Stone 2 pt Foundation Stone 1 pt

Extraits du tableau de notre salle

Ainsi se créait une grande respiration collective alternant avec les matinées et les soirées en assemblée. Nous étions à l’aube de janvier, le soleil se couchait tôt, vers 17 heures, pendant ces ateliers et inondait parfois d’une lumière rouge et chaude l’intérieur de notre salle, et alors que les étoiles se voyaient de nouveau et que la Lune, tout juste pleine, commençait son lent cycle de disparition, nous nous rendions aux conférences du soir, unis à nouveau.

Quatre soirs de suite, ces conférences formaient un tout. Le Mystère d’Éphèse et l’École de Chartres, toutes deux par Peter Selg. Le Mystère de la Rose-Croix, par Christine Gruwez. Le Gardien du Seuil par Marc Desaules. Je ne garde que très peu d’impressions précises des Mystères d’Éphèse, la traductrice semblait peiner à suivre la parole rapide et aérienne de Peter Selg, ou alors c’était moi. Je ne conserve que les images d’une marche silencieuse sous les étoiles, un chemin jalonné de grandes pierres, sombre, serpente entre les arbres, qui nous veillent alors que se découvrent les colonnes puissantes d’un temple, où la Nature, ses déesses et leurs forces étaient honorées et un peu dévoilées...

Cathedrale de chartres pt

Chartres...

Le lendemain, nous devions entendre la fin de la Pierre de Fondation en Hébreu avant de voyager vers Chartres, mais les amis qui savaient cette langue ne vinrent pas, témoins silencieux et absents de la guerre démente qui, une fois encore, s’obstine à ravager la terre du Golgotha et les enfants de Palestine. Alors que l’assemblée faisait silence, priant pour ceux qui doivent traverser l’horreur, la 4ème Strophe fut dite en français, nous emmenant à Chartres. Lors de cette conférence, la traduction fut superbe et naturelle, comme si Peter Selg parlait en français. C’était la fin du deuxième jour et la communion gagnait en intensité. Nous tissions en images la convergence des courants spirituels qui préexistaient à l’Église et connaissaient encore le christianisme cosmique. Comment l’École de Chartres fut fondée sur des traditions celtes préchrétiennes qui pratiquaient un culte Marial, qui savaient la venue d’un enfant. « Les druides se rencontraient à Chartres » aurait dit César. Peter Selg invoqua de grands noms, Fulbert de Chartres, Bernard de Chartres, Bernard Sylvestre, Jean de Salisbury et leurs sept déesses, les sept Arts libéraux. Leurs vies dans l’humilité, l’assiduité de la recherche, des journées calmes et paisibles, la pauvreté matérielle, des voyages constants. Le plein rayonnement de l’École, que Peter Selg nomma une Université libre de l’esprit, fut atteint avec Alain de Lille qui aurait dit « Le temps de la foi est terminé, celui de la science vient. » Pour Peter Selg, à Chartres « la science devint un art rayonnant. » Il termina évoquant la mort d’Alain de Lille, vers 1203, quelques temps avant la naissance de Thomas d’Aquin.

Entre ces deux seuils, un concile céleste de ces chercheurs d’humanité, qui préparaient la venue du Michaëlisme et d’une autre Université...

*

Depuis le premier petit déjeuner, j’avais rencontré un nouvel ami. De deux fois mon aîné, belge, poète, il portait l’élégance discrète et naturelle d’un artiste. Un appareil photo autour du cou, il avait des yeux très bleus qui faisait comme des demi-lunes claires tournées vers le ciel. Il parlait français et nous étions souvent inséparables. Il dormait aussi au dortoir et chaque soir nous nous quittions de plus en plus tard, après des conversations à bâtons rompus. Le troisième jour, alors que nous avions voyagé ensemble vers Chartres la veille, j’hésitais, après déjeuner, à aller écouter les rapports des Sections. Je croisais alors mon ami, qui me convainquit d’y aller. Ce jour-là, nos conversations atteignirent une sorte d’apogée. Nous tentions ensemble de saisir ce qui se transformait avec ce centenaire. Mon ami m’expliqua alors qu’une idée vivait en lui, avec laquelle il était venu ici. L’idée que 100 ans sont nécessaires pour qu’une graine cachée dans les profondeurs de l’ésotérisme commence une vie extérieure, une activité visible et effective dans le monde. Il pensait que depuis 100 ans, l’Université libre était cachée au cœur de la Société Anthroposophique. Telle une graine endormie, elle n’est pas visible et n’a pas été le centre de nos préoccupations, accaparés que nous étions par la création du jardin qui pourrait la voir pousser, d’une société qui pourrait la recevoir.

Mon ami pense qu’il y a une nécessité absolue de cela aujourd’hui, que la science de la nature atteint une impasse, un mur de granit, qu’elle a besoin de se transformer en Science de l’esprit et que l’Université libre et son travail sont plus que nécessaires maintenant.

 

Le soir suivant cet échange, Christine Gruwez parla du Mystère de la Rose-Croix. Éphèse était un temple et c’est dans le Temple que se réunissaient les âmes. Chartres était une École constituées de divers lieux autour d’une Cathédrale (un temple). Mais où est le rosicrucianisme ? Nulle part, et pourtant, partout. Ce n’est pas un lieu. C’est un évènement, une initiation. Une recherche concernant le monde de la matière et ses processus. « Regardons la frontière entre le corps physique et le corps éthérique » donna comme clé Rudolf Steiner. Christine Gruwez décrivit comment les Rose-Croix aspiraient à contempler de manière clairvoyante cette frontière, afin de percer les mystères de l’essence, de la création de la substance physique. Comment un être humain fut initié par 12 autres à cela. Et 100 ans après, devenu Christian Rose-Croix, comment il put ouvrir la voie à l’humanité d’une nouvelle corporéité. Je n’ai pas une compréhension suffisante de cela et ne peux pas l’éclaircir. Mais j’ai entendu ces paroles et vécus ces instants. Ce que j’essaie de décrire laborieusement ici, c’est l’image globale de comment ces instants du Congrès de Noël sont tissés entre eux. Avec la question suivante : se révèle-t-il de tout cela une imagination objective ou seulement le fruit de ma fantaisie ? Ce que j’essaie de décrire ici, de l’importance de l’Université, sûrement que beaucoup de mes collègues me diraient qu’il n’y a rien de plus évident. Mais la question n’est pas de savoir si c’est évident, la question est plutôt : où en sommes-nous de cette question à l’échelle de notre Société Mondiale ? Où en sommes-nous de la conscience réelle, globale, de ce qu’est l’Université et de comment elle fonctionne ? Depuis trois ans que je fournis des efforts considérables pour me faire une image de la Société Anthroposophique, j’ai posé d’innombrables questions, trouvé énormément de débats, énormément d’écrits et d’informations. Je n’ai rencontré aucun obstacle insurmontable à accéder aux faits et à voir ce qui se passait. Mais mon questionnement intérieur concernant ce qu’était l’Université Libre, son lien à la première Classe, sa réalité effective à Dornach et en France, était bien plus flou, souvent inexistant même, comparé à la force qui me poussait à chercher une Société, et le peu de questions que j’ai posées à ce sujet n’ont pas été suffisantes, et de loin. Existe-t-il vraiment une Université ? Avec des cours et des semestres ? Des profs ? Des cursus ? Et la première Classe, qu’est-elle là-dedans ? Il y a des bureaux au Goetheanum, , toujours fermés, dans un long couloir, avec des noms de responsables de Sections (deux ou trois en général) sur les portes. Que peuvent-ils bien faire et vivre ? Peut-être ne suis-je pas le seul à être dans ce flou. Un signe en est, que pendant ce Congrès, la salle était archi comble, plus de 1000 personnes tous les matins et tous les soirs à écouter les conférences. Mais à 14h45, lors des rapports des Sections, je regardais autour de moi, surpris. La salle, parfois, paraissait vide. Alors que ce qui était dit, je le découvris, était d’un intérêt immense. Était-ce à cause de la digestion ? Ou était-ce en fait parce que dans la conscience des membres, cela est moins important ? Ne serait-ce pas dans ces rapports de recherche que pourraient apparaître les résultats modernes de l’observation de la frontière entre le physique et l’éthérique ? Il y a 100 ans, Rudolf Steiner et ses amis ont fondé la Société Anthroposophique. Peut-être qu’aujourd’hui doit apparaître une nouvelle corporéité pour l’Université libre de science de l’esprit. Peut-être que quelque chose d’encore trop caché doit commencer à devenir visible. Mais prenons garde, la tentation est grande de penser ici que je parle de changer la forme de la Société, de sa structure, de ses organes. L’exotérisation dont je parle, de ce qui est encore en germe, après 100 ans, n’a pas lieu dans la forme, mais dans les consciences en premier lieu. Dans les profondeurs intérieures, dans la compréhension grandissante de la nature et des tâches de cette Université. De cela naîtra sa forme extérieure visible dans la matière et c’est un travail d’au moins un siècle à venir. Peut-être nous rendrons-nous compte que dans de nombreux aspects, la forme actuelle de la Société n’est pas une entrave, ou alors seulement une entrave partielle, à ce travail.

*

Le dernier jour du Congrès, se produisit un évènement qui me poussa à oser écrire cela ainsi. La conférence du matin se nommait Chemins d’avenir, par Nathaniel Williams et Andréa de la Cruz. Lui est depuis un an le responsable de la Section des Jeunes et elle est, depuis des années, active dans cette Section. Nathaniel ne parla pas longtemps mais avec un immense sérieux, comme à son habitude. Il regarda vers le passé et les êtres humains qui levaient les yeux vers les étoiles, pour y lire le devenir du monde. Aujourd’hui, des milliardaires et autres insensés s’arrogent des droits déments et nous imposent des milliers de "technoplanètes" qui nous voilent les étoiles, alors que les écrans et les satellites sont une contre-image froide et lointaine d’une "élévation" de la conscience. Mais ceci n’est qu’une moitié de la réalité. Une partie de l’autre moitié est notre École libre et les étoiles apparaissent maintenant dans ses recherches. Ce fut totalement impersonnel et stellaire.

 

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Nathaniel Williams et Andréa de la Cruz

 

Puis Andréa, en toute simplicité et humilité, raconta son vécu le plus intime. Leurs deux gestes si polaires apparaissent aujourd’hui comme si Mages et Bergers avaient parlé. Elle raconta que chaque soir du Congrès, elle faisait la rétrospective de ce qu’elle avait conservé ce jour-là, sans le juger, en le laissant résonner intérieurement pour voir et entendre quelles attentes s’en dégageaient pour le lendemain. Chaque jour ensuite, elle fit l’expérience fantastique que se réalisait dans le Congrès les attentes qu’elle avait découvertes la veille, mais qu’en plus, des choses profondes qu’elle avait en elle et qu’elle n’osait exprimer étaient exprimées par d’autres qu’elle-même. Puis, ayant témoigné de cela, elle nous confia son espoir pour l’avenir. Alors, elle dit en substance, avec des mots d’une proximité surréaliste, le contenu de la conversation que nous avions eu avec mon ami poète la veille, à propos de l’Université libre et de la nécessité de son développement pour le siècle à venir. En état de choc, je réalisais que je vivais alors l’expérience dont elle venait de témoigner, celle de formulation de mes espoirs par une autre âme, devant toute l’assemblée, et cela "descendait" presque comme un météore dans ma conscience.

Je me levais à la fin et cherchait mon ami éperdument. Je le trouvais au milieu de la Grande Salle, courait et me tortillait dans la foule pour le rejoindre et lui taper sur l’épaule. Il se retourna, les yeux écarquillés et me dit en substance, choqué : « Tu as vu ?!! Elle a dit et vécu exactement ce que nous nous sommes dit hier et ainsi, nous avons vécu ce qu’elle a vécu !! » Je précises ici que mon ami a au moins soixante-dix printemps, cinquante ans d’anthroposophie, une carrière de pédagogue, de poète et d’écrivain et que le 4 Janvier, à peine rentré, il signait un article en néerlandais (sûrement publié dans Antroposofie Vandaag la version flamande d’Anthroposophie Aujourd’hui) dans lequel il contait cette histoire, qu’il nomma Une expérience suprasensible à Dornach, décrivant pour lui le point d’orgue du Congrès. Il ne s’agit donc pas ici d’une élucubration sensationnaliste, du moins je l’espère...

Dehors, le soleil brillait fort sur l’entrée Sud du Goetheanum. Je m’assis dans l’herbe, seul, touché intérieurement, conservant en moi un sentiment profond pour les signes qu’il nous était donné de percevoir. Je passais la dernière après-midi dans un état d’errance, incapable de retrouver le centre de moi-même avant le coucher du Soleil. Plus tard dans la nuit, mon ami me confia qu’il avait été toute l’après-midi dans le même état.

Le soir, Marc Desaules nous entretint du Gardien du Seuil mais cela fut lointain pour moi. Je découvre aujourd’hui, relisant le programme, que ces quatre conférences du soir étaient présentées comme « Sur le devenir de l’École libre de science de l’esprit ». Mais en fait, elles ne traitèrent dans les faits évoqués que du passé jusqu’au Seuil. Éphèse, Chartres, la Rose-Croix, le Gardien. Peut-être parce que justement, le futur n’existe que peu, encore, si ce n’est en germe.

*

Dans le vaste monde, les êtres humains qui de quelque manière que ce soit, si elle est authentique, pratiquent la science de l’esprit, tous ces êtres humains sont le Mouvement anthroposophique.

 

Celles et ceux qui veulent devenir membres de la Société Anthroposophique n’ont qu’une seule condition à remplir, considérer comme justifiée l’existence d’une institution telle que l’Université libre de science de l’esprit (voir le Statut 4 du Congrès de Noël). Devenu membre, on peut contribuer financièrement à soutenir l’effort matériel inhérent à toute recherche dans le monde incarné et on peut accéder aux résultats de cette Université, mais ce dernier point n’est pas un privilège réservé aux membres car ces résultats sont à vocation d’être rendus publics. Par contre, un autre point est justement l’apanage des membres : si on le veut, on peut contribuer à produire ces résultats.

 

Qu’est-ce donc que cette Université, École, libre, de science de l’esprit ?

Une définition remarquable est accessible sur le site internet de la Société Anthroposophique en France, j’ai lu cette définition pour la première fois ce soir, finalisant ce texte.

Mais au-delà de sa définition, qu’est-elle dans sa réalité effective, ici dans notre pays, à l’étranger, en nous et entre nous, membres et non-membres ?

Une partie est un cœur mystérieux, la première Classe, un engagement profond que des individus passent avec eux-mêmes dans le sanctuaire de leurs âmes, réunis autour de l’Esprit de courage qui règne sur notre Temps. Comme dans le Mystère de la Rose-Croix, c’est une partie qui n’est nulle part, si ce n’est dans l’initiation et dans l’acte de s’aider les uns les autres à cette quête éternelle.

Une autre partie est une multiplicité d’âmes humaines se vouant à une tâche collective d’élargissement des sciences, des arts et des religions existants, dans une multiplicité de Sections, domaines de recherches, sciences humaines, congrès, colloques, cours, laboratoires, théâtres de poèmes, de couleurs et de musiques, afin de produire des résultats qui ne se répandront dans le monde que si ceux qui les produisent les vivent avec tant de véracité qu’ils les formuleront dans leur propre langage, d’une manière intelligible, scientifique, artistique, spirituelle, répondant à l’entendement et aux besoins de la civilisation, sans pour autant — jamais — nier, renier, cacher son essence et son origine. Une nouvelle corporéité en devenir, pour les œuvres les plus chères à notre humanité.

 

Coeur incandescant

 

Jérémy Langella
17 février 2024

NDLR

Jérémy Langella a aussi rédigé un article portant sur le congrès de Noël 2022-2023 (donc l'année précédent celui mentionné ici). Cet article peut être téléchargé ici :
Congrès de Noël 2022-2023

 

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